Bética Rojas, « Gabriela et moi »

Bética Rojas ou la tranquilité de l'âge.

A Montegrande, village où a grandi la poète chilienne et prix Nobel de littérature Gabriela Mistral, tout le monde connaît Bética Rojas. Même les touristes.

Et pour cause : après une vie de dur labeur dans la Vallée de l’Elqui – à 70 km de La Serena – Bética garde tranquillement le musée-école en hommage à la poète chilienne. Depuis 27 ans.

Elle parcourt même le pays pour parler de l’artiste. Et dit sentir sa présence et son soutien.

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Tous les matins, peu avant dix heures, Bética Rojas peine à monter la côte qui mène de sa maison au musée-école Gabriela Mistral. Appuyée sur une béquille – «son cheval», dit-elle – elle bouge difficilement ses jambes tordues par l’arthrose. Mais quand un automobiliste la salue, pas d’hésitation, elle targue son visage ridé d’un grand sourire et agite se béquille en l’air. Puis elle continue son ascension périlleuse. Sa longue jupe noire et son grand gilet gris se balancent à mesure qu’elle avance une jambe puis l’autre. En me voyant, ses yeux gris-bleus qui regardent de guingois s’illuminent. Elle aime avoir de la visite!

Bética, dans la cours du musée école Gabriela Mistral.

Bética Rojas est née à Montegrande et a toujours vécu dans ce petit village de la Vallée de l’Elqui. Une zone très ensoleillée où est produit le raisin qui sert à fabriquer le pisco, alcool national chilien. Elle a 65 ans mais à la regarder, on lui en donnerait plutôt 70 passés. «J’ai eu une enfance dure, dit-elle. Avant, à la campagne, les enfants travaillaient très tôt avec les adultes.» Dès 7 ans, Bética participe avec sa mère et sa tante pour toutes les tâches de la maison. «Aller chercher de l’eau à la source, ramasser et couper le bois de chauffage, arroser le jardin, récolter les fruits, nettoyer le poulailler…» «Et tout ça, pieds nus!», s’exclame-t-elle.

Son père l’a reconnue à sa naissance mais il n’a jamais vécu avec elle. «Comme Gabriela Mistral», lance Bética, qui rappelle que le père de la poète a quitté le foyer lorsque Gabriela avait deux ans.

Faute d’argent, la famille de Bética ne peut l’inscrire à l’école qu’assez tard. Sur les mêmes bancs de bois que son modèle, la petite campagnarde apprend l’arithmétique, les sciences naturelles et le castillan. Elle apprécie surtout l’histoire. «J’aimais bien connaître plus de choses sur mon pays et découvrir les lieux sur la carte. » Elle finit le collège à La Serena parce qu’il n’y a pas de classe de ce niveau dans la vallée et obtient bientôt son diplôme en «éducation pour le foyer». «L’équivalent de «gastronomie» aujourd’hui», dit-elle avant d’ajouter fièrement : «Pendant des années, j’ai fait des pièces montées pour des mariages, des gâteaux jusqu’à six étages!»


Bética dans la salle de classe fondée par la demie-soeur de Gabriela Mistral, poete et prix nobel de littérature chilienne.

De retour de la ville, Bética aide sa mère et sa tante à la maison puis part travailler à la fabrique de pisco où elle embouteille l’alcool fort si consommé au Chili. Grâce à un programme gouvernemental, elle entre ensuite au service de la municipalité pour nettoyer les jardins et les rues. «Un jour, ils m’ont proposé de garder la tombe de Gabriela, se rappelle Bética, puis de m’occuper du musée.» Voilà donc 27 ans que, tous les matins, cette grand-mère courbée mais guillerette balaye consciencieusement les alentours de la première école du village. Une classe créée par la demi-sœur de Gabriela Mistral et où la poète a étudié quelques années.

«Quand j’avais 11 ans, Gabriela est revenue à Montegrande. Elle est restée 15 jours avec nous», relate Bética. «C’était une femme d’apparence dure et austère mais son regard était plein d’amour et de tendresse», avance l’admiratrice. Depuis 1995, Bética est régulièrement invitée dans des communes du pays pour discourir sur la personnalité et la vie de la poète. « Je voyage grâce à Gabriela! », s’enthousiasme Bética. Elle dit même se sentir portée par la Prix Nobel lorsqu’elle s’adresse à un public: « je trouve les mots justes et quand je suis lancée, je ne m’arrête plus! »

Et elle ajoute:  » Gabriela a beaucoup fait pour les femmes, les enfants et les droits de l’homme.» Auteur de poèmes dès son plus jeune âge, Gabriela Mistral écrit, à 17 ans, un pamphlet en faveur des droits des femmes, qu’elle envoie au journal «La Voz del Elqui». Bética, elle, n’écrit pas de poèmes mais elle a commencé un livre sur son expérience aux côtés de Gabriela et sur tout ce qu’elle sait d’elle après tant d’années au musée.

Avant d'ouvrir le musée école Gabriela Mistral au public, Bética balaie la poussière et les graines tombées un peu partout.

Sur la question des droits des femmes, l’enfant de la campagne se dit contente des avancées qu’elle constate : «maintenant, les femmes accèdent plus facilement aux postes haut-placés.» Elle pense aux ministres femmes et à sa présidente dont elle soutient les actions en direction des plus pauvres, «comme nous».

A propos de sa vie de femme, Bética dit s’être mariée «pour ne pas rester toute seule» et avoue n’avoir «jamais eu grand appétit pour le sexe». Avant tout, elle se sent une femme «humanitaire». «J’aime servir les autres, partager des moments avec eux, les aider et faire des blagues», dit-t-elle paisible. Toutes les semaines, elle chante dans le chœur de l’église du village. Elle fabrique les couronnes religieuses pour les différentes cérémonies. Regarde le tennis à la télé, «parfois le foot, quand ce sont des matches internationaux ». Et ne peut pas vivre sans son fils de 36 ans.

«Quand il n’est pas là pour les grandes occasions comme Noël ou la fête nationale, je me sens vide», confie-t-elle. «Mon mari, c’est un compagnon, un ami. Mais mon fils, c’est ce que j’ai de plus cher au monde.

José Miguel, son fils, travaille la journée et étudie le soir. Pour finir le lycée qu’il a dû abandonner faute d’argent il y a longtemps.

«Je n’ai plus de rêves maintenant, me lâche finalement Bética. Je me sens réalisée comme mère et maîtresse de maison. » Et elle souffle : «Je suis tellement heureuse avec le peu que j’ai, señorita linda preciosa*…»

Le ménage fait, Bética attend à l'extérieur l'arrivée d'éventuels visiteurs, peu nombreux en cette saison.

Ma main entoure son dos abîmé et ma joue rejoint la sienne pour nous saluer. Je sens un petit corps frêle mais tranquille. Elle est contente de notre entretien et espère que cela me sera utile. Je me demande combien de femmes chiliennes sont mères avant d’être femmes.

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* « Jolie belle demoiselle », marque d’affection. Au Chili, comme en Amérique latine, il est fréquent de s’adresser avec affection à son interlocuteur. Même à la banque ou à La Poste, je me suis souvent entendue appelée « Ma reine » ou « Mon amour ».

07/10/2009

3 Réponses pour “Bética Rojas, « Gabriela et moi »”

  1. Redigé par Béatrice:

    Merci pour tous tes reportages – Ils sont tous aussi intéressants les uns que les autres !!!!

  2. Redigé par COUANE:

    je suis tellement heureuse de lire votre article j’habite à Châteaubriant dans la Loire Atlantique en France…j’ai mon fils qui est installé à Puerto Varas au dessus de Puerto Montt au Chili …il a crée une école de Langue et avec sa petite femme Constanza originaire de Valparaiso ils vont être papa et maman en février prochain…malheureusement je ne pourrais pas m’y rendre avant janvier 2011…j’ai déjà fait le voyage en janvier dernier et obligé de gonfler la tirelire pour la prochaine fois….bonne réception et sincères salutations

  3. Redigé par Maëlle:

    Salut. Je suis tombée sur ton blog et voila que je ne peux plus m’arreter de lire! Je crois que je vais devoir le lire en entier pour ne pas me sentir frustrée. Dans 2 mois je serai à Valparaiso, apres un an au Mexique, je réalise mon rêve d’enfance: je pars pour le Chili! Merci pour ce blog, je ne sais pas ou tu es maintenant mais vraiment chapeau!