(Je) vote, tu votes, ils votent…

L'urne où l'on dépose son bulletin de vote pour le président de son choix. Attention, il faut bien plier et cacheter le bulletin sinon il n'est pas valable.

Journée un peu spéciale ce dimanche. Les Chiliens majeurs et inscrits sur les listes électorales votent pour leur nouveau président, leurs députés et une partie de leurs sénateurs.

Scènes de vie politique en deux épisodes.

Episode 1:

Des cerises, du melon et un chien. La presse a rendez-vous avec un candidat.

Il est 8 heures quand je sors pour la première fois de la journée. Le soleil craque déjà le ciel bleu vif de Santiago, la capitale, mais l’air est encore frais. Les jacarandas[1] couverts de fleurs violettes se courbent au dessus des trottoirs du quartier aisé de Providencia.

Ce matin, les journalistes qui suivent le candidat de l’extrême gauche à la présidentielle, Jorge Arrate, ont rendez-vous avec lui, chez lui, pour un «petit déjeuner-dernières déclarations». Je m’invite, on m’accueille gentiment.

La maison de Jorge Arrate est grande, orange. De l’extérieur, difficile de savoir à quoi elle peut ressembler à l’intérieur. Dehors, les journalistes attendent par petits groupes. Par médias, ou par affinités sans doute.

Je me poste à gauche de l’entrée. Les journalistes les plus près me saluent. On discute. Ils travaillent pour la radio, Bio-Bio, Cooperativa, ADN etc, et sont tous jeunes.

A 8h15, la porte finit par s’ouvrir. Jorge Arrate a fini son interview privée avec une télévision, il peut nous accueillir.

A l’intérieur, la maison est magnifique. Un long couloir de parquet craquant, couvert de petits tapis colorés (et glissant d’ailleurs !) s’ouvre devant nous. A gauche, s’alignent les pièces. Une bibliothèque remplie de livres en désordre, un matelas jeté sur le sol où ont dormi les petits-enfants arrivés de Hollande, un salon, un autre. A droite, que des grandes fenêtres de bois qui donnent sur la cour et le jardin. Il fait frais. La terrasse crâne avec sa table de petit-déjeuner appétissante. Il reste du melon, des cerises et un peu de confiture de papaye.

Les journalistes discutent avec l’attaché de presse et puis « Jorge » arrive. Le groupe se met en forme. Caméras debout, photographes assis devant et radio sur les côtés. On règle le matériel et c’est parti. Jorge va parler.

Ecouter ce petit moment de journalistes.

 » Les journalistes:  Bonjour, bonjour… Comment allez-vous?…

- On s’organise?

Jorge Arrate: Très bien! … Organisons-nous! Organisons-nous! (rire) Une vieille blague que nous ne raconterons pas ici ! (rires)

… Non, non, je ne peux pas la dire ! (rires)

-Vous êtes tous prêts? ….

-Oui, oui…

- Quelles sont vos attentes alors que les bureaux de vote viennent d’ouvrir? Nous sommes à quelques heures seulement du résultat du premier tour…

-Je suis très satisfait de la campagne de nous avons faite. Avec, vous le savez, peu de moyens, mais beaucoup de coeur et de volonté. Cette campagne a permis de revaloriser le volontariat en politique et dans les luttes sociales. Un bénévolat par vocation, pour des idées et pas pour de l’argent.

J’ai donc de très bons espoirs, les études de ces derniers jours sont bonnes. Surtout pour ce qui est des communes les plus grandes. Pour les zones rurales, là, par contre, il y a un point d’interrogation.  Mais, je suis confiant. Je pense que nous allons avoir un bon résultat.

-Quelles sont vos estimations, en gros?

-Non, je n’ai pas d’estimations précises parce que je ne suis pas sorcier, contrairement aux sondages. [...]« 


Jorge Arrate ne peut évidemment pas s’avancer à donner les résultats qu’il espère. Il raconte donc son état d’âme et rappelle au passage quelques éléments de son programme. Les flashes crépitent, les questions sont habituelles, les caméras concentrées.

Puis, tout le monde se distrait. On filme à droite et à gauche: les petits-enfants venus de Hollande pour soutenir leur grand-père, la table du petit-déjeuner, le chien TinTan incroyablement doué pour le football. Une journaliste radio fait sa chronique au téléphone. Les autres discutent avec l’attaché de presse pour connaître l’agenda du candidat en ce jour de vote.

Et Jorge Arrate se prête au jeu sans grande difficulté. Il mange des cerises pour feindre qu’il prend encore son petit déjeuner, joue à la balle avec son chien, fait des blagues. Il est détendu et connait le pouvoir des images informelles.

Il est 9h et des poussières. Jorge veut aller acheter le journal. Les journalistes l’accompagnent. Encore. Tout à l’heure, il ira voter avec eux. Puis retrouvera un peu de paix avant les résultats.

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Une urne électorale pour le premier tour de l'élection présidentielle au Chili.

Episode 2:

Des jambes fines, des sandales et l’horreur applaudie.

Il est midi quand mon amie Ale (diminutif de Alejandra) est prête pour aller voter. Finie la messe et pas encore l’heure du déjeuner, alors c’est parti.

Au Chili, femmes et hommes votent dans des bureaux séparés. Les uns sont interdits d’entrée dans les bureaux des autres. J’accompagne donc Ale à son bureau de vote tandis que son mari, Gerardo part voter avec son père.

Ale a grandi à Vitacura, l’un des quartiers les plus riches de Santiago. Elle n’est pas fille de ministre ni de PDG, mais sa mère a toujours travaillé comme «nana puerta adentro»[2]. Autrement dit, employée domestique installée à domicile. Ale a donc grandi dans l’appartement de cette famille aisée auprès de laquelle travaillait sa mère. En plein Vitacura.

«Depuis, je n’ai pas changé mon bureau de vote. Pas pris le temps. Donc je dois aller voter là-bas», m’explique-t-elle.

A Vitacura, je découvre une réalité que je n’imaginais pas à ce point. Le changement de décor est flagrant. Les vitres des immeubles dernière génération brillent sous le soleil qui claque désormais sur la nuque. Les maisons sont impressionnantes. Très grandes, très neuves. Devant ces domiciles à l’américaine, des petites pelouses vertes bien taillées et des trottoirs impeccables.

L’argent ne manque pas à Vitacura. Mais le plus frappant est ailleurs.

La division sociale va jusque dans la physionomie des habitants. Sur les trottoirs de Vitacura en ce dimanche de vote, les jeunes filles sont fraîches et élégantes. Toutes fines, blondinettes, rousses ou châtains, elles trottinent dans leurs robes légères. Les mêmes sandales de cuir lacées autour des chevilles.

Ici, pas de gros, pas de peau mate, pas de jogging. Où sont toutes les chevelures noires que je vois d’habitude agglutinées au bord de la route au feu rouge?

Ale se rend compte de la même chose. «On se croirait presque à Miami», lui dis-je en rigolant. Elle répète : «c’est fou, les filles sont toutes belles!»

Ici, on descend très probablement des Européens venus s’installer au Chili, on mange bien et on dispose de tous les produits et soins disponibles pour éviter de grossir.

Choquées, Ale et moi avalons les mètres sur le bitume des trottoirs. Et nous voilà au bureau de vote: il est installé dans le collège privé San Pedro. A l’intérieur, il n’y a que des femmes. Dehors, quelques maris et fils qui ont accompagné Madame.

Pour voter, Ale doit présenter sa carte d’identité (le «carné» comme on dit ici). Deux bulletins de vote l’attendent: un blanc, grand, sur lequel elle devra cocher avec un crayon à papier le nom du député pour qui elle veut voter; et un beige, plus petit, où apparaissent les noms des quatre candidats à la présidentielle[3].

Ale montre le bulletin de vote pour les députés.Les mollets de l'isoloir... Qui vote quoi? Mystère !

Blottie dans l’isoloir, elle doit barrer d’un trait la ligne qui précède le nom des candidats de son choix. Puis plier les bulletins selon des traits bien précis et y coller un timbre spécial.

Si elle se trompe, elle aura droit à un autre bulletin. Mais à la deuxième erreur, elle devra attendre la fin du scrutin pour voter, si jamais il reste des bulletins disponibles.

Tin tin ! Ses bulletins sont pliés, timbrés… Elle les glisse dans les urnes. Et appuie son doigt dans l’encre noire qui doit prouver son vote.

Ale a voté Arrate. C’est surement une des seules du quartier!

Dehors, nous nous asseyons à l’arrêt de bus. Des fillettes en robes fleuris s’approchent. Elles font semblant d’appeler le bus et rigolent de leurs voix aigues.

«  -Qu’est-ce que vous faites?, demande Ale.

-On joue à prendre le bus!», répond une gamine joyeuse.

Nous restons interloquées. Dans les quartiers pauvres, on doit jouer à prendre la jeep pour aller à la mer.

Puis une voiture nous distrait. Une grosse berline blanche qui veut se stationner pas loin. Accoudée à la portière, la passagère, une vieille femme aux bras bijoutés, montre un homme un peu plus loin. Puis applaudit. Elle répète son manège quand une autre femme âgée passe devant nos yeux.

Il s’agit du petit-fils et de la fille de Pinochet.

Le dictateur, au pouvoir de 1973 à 1989, a fait au moins 3000 morts et disparus.

Mais à Vitacura, on applaudit ses descendants.

En plein jour de vote.

En plein jour de démocratie.


[1] Arbre américain de la famille des bignoniacées, au feuillage fragile et aux fleurs bleues ou violacées.

[2] Domestique/nourrice porte vers l’intérieur, littéralement.

[3] Dans les régions impaires qui votent aussi pour élire leurs sénateurs ce dimanche, un troisième bulletin est disponible, bleu celui-ci.

13/12/2009

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