Paula Ferrada, à l’aise dans ses baskets

Paula Ferrada, Copiapo

Experte en pâtisseries gigantesques, mère sans tabous et femme épanouie, Paula regorge d’une énergie franche et directe.

Elle n’a pas froid aux yeux et ne mâche pas ses mots.

Et tant pis si les autres s’offusquent. Ils comprendront bientôt.

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Paula Ferrada, 32 ans, vit sur les hauteurs de Copiapo. A première vue, son quartier est plutôt modeste. Sa maison assez petite. Elle vit au dessus des parents de son mari Rodrigo. Pourtant, lorsqu’on entre chez elle, c’est une tout autre réalité. Plusieurs écrans plats dernier cri, une table de salle à manger en verre, un canapé en cuir, des instruments de musique, un ordinateur tout neuf et des tonnes de dvd. Comme quoi !

Il est 15h quand j’arrive. Paula sort de la douche. Elle est maquillée et parfumée, juste ce qu’il faut. Ses cheveux tombent soyeusement sur ses épaules. «Tu verras, Paula a une forte personnalité», m’avait annoncé Mariela, chez qui je loge.  Information vite vérifiée.

L’accolade et le bisou de Paula sont francs. Ses gestes énergiques mais pas nerveux. Elle est bien là. Assise à sa table, prête à me raconter son histoire et à me dire ce qu’elle pense.

«Je suis directe comme  fille, même frontale, annonce-t-elle. J’ai dû apprendre à accepter que tout le monde ne sait pas faire avec, mais je n’ai pas de raison d’avancer masquée.»

Née à Antofagasta, Paula a grandi à Arica puis a débarqué à Copiapo. C’est donc une fille du Nord, une «Nortina». «On dit que les gens du nord du Chili sont moins gentils que ceux du sud,  mais moi je crois que ça dépend des personnes» Et elle ajoute: «Pour moi, ou quelqu’un m’est sympathique ou il ne l’est pas et puis c’est tout.»

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L’enfance de Paula est «amusante». Elle est la plus grande d’une série de quatre enfants: Paula, aujourd’hui 32 ans, Oscar, 28, Roberto, 26, et Lorena, 22. «Avec mon frère Oscar, on avait une complicité particulière», commente-t-elle. Avec ses autres frères et sœurs, la différence d’âge est plus grande mais bon, «on partageait quand même de bons moments

La famille ne manque de rien. «On n’avait pas de trop non plus, mais on était bien», fait valoir la jeune femme, à l’aise dans son t-shirt noir ajusté à ses formes. «On ne récupérait même pas les affaires des frères et sœurs, chacun était traité avec équité», souligne Paula.

Ses parents sont tout de même un peu stricts. Membres actifs de l’église évangélique, le père, pasteur, et la mère de Paula instaurent des règles claires. «Pas de pololo avant 18 ans, pas de sorties le soir…» Jusqu’à 18 ans, Paula suit ces règles sans rechigner. Elle les vit assez bien. Mais à l’adolescence, l’eau commence à déborder du vase.

«Mes amis faisaient tous des trucs normaux comme sortir, avoir des petits-copains, etc.… et moi je vivais dans un autre monde.»

La rébellion commence. «Je ne faisais pas grand-chose au collège. J’étais en désaccord avec tout, mes parents, la société… Rien ne m’intéressait.» Paula redouble plusieurs fois et commence à faire «les bêtises de toute jeune fille», comme «fumer un peu par exemple». Les maths sont aussi «un vrai problème»: «je ne supportais pas les maths, je ne comprenais pas et c’est devenu une matière que je regardais de loin… très loin !»

Avant de finir le lycée, Paula envoie tout valser. Elle laisse tomber l’école et vit « la vie qu’elle veut vivre»: les amis, les petits-copains, les sorties. Ses parents continuent de lui donner gîte et couvert. Elle travaille un peu comme nourrice ou caissière pour payer ses sorties.

«Et puis à 21 ans, j’en ai eu fini de cette vie-là. J’avais assez vécu l’adolescence qui m’avait manquée. Désormais, je voulais reprendre les rênes de ma vie.» Elle reprend le lycée et poursuit dans des études de travailleur social. Mais, «la douleur et les difficultés économiques des gens qu’il fallait que j’aide était trop choquante pour moi.»

Une des nombreuses tartes confectionnées par Paula, une tarte pour 50 personnes !

Finalement, c’est dans la pâtisserie que s’épanouit Paula. «J’ai toujours été douée pour les gâteaux et les chocolats alors j’en ai fait mon métier.» Depuis plus de cinq ans, elle confectionne des tartes énormes pour 50 personnes, «à la crème, à l’ananas, au chocolat… selon les goûts des clients

Et elle gagne sa vie comme ça. «Les gens aiment beaucoup les décorations que je fais sur les tartes. Et moi, c’est ce que je préfère faire : inventer un dessin, créer une décoration originale…»

Aujourd’hui, Paula a moins de temps pour les tartes et les chocolats. Elle s’occupe avant tout de sa fille Camila, 7 ans. Elle est déléguée des parents d’élèves de la classe de sa fille et représentante des parents au niveau du collège. «J’ai beaucoup de réunions», souligne-t-elle. Son franc-parler est sans aucun doute une bonne arme pour remplir ce rôle de déléguée des parents.

Même chose pour parler des femmes et de la femme qu’elle est: Paula n’a pas de tabous, que des réponses claires et directes.

«On parle beaucoup des femmes et de leurs droits en ce moment au Chili, explique-t-elle, je trouve ça bien car les femmes accèdent à des postes auxquels elles n’accédaient pas avant. Nous faisons des choses que nous n’aurions pas imaginé pouvoir faire!»

Puis elle tempère: «mais certaines femmes abusent et veulent absolument entrer en compétition avec les hommes, pour montrer que nous sommes leurs égales.»

C’est bête, d’après Paula, qui définit les différences entre les genres ainsi: «Nous les femmes, nous sommes plus courageuses – je crois qu’un homme ne supporterait pas la douleur de l’accouchement, les hommes, eux, sont imbattables pour monter et démonter des objets.»

Pour définir la femme, elle ne parle que de rôles : mère, maîtresse de maison, fille, épouse, sœur. Je repose la question: les hommes aussi sont frères, maris, pères. Qu’est ce qui fait qu’une femme est différente d’un homme?

Elle parle de la sensibilité. «Je crois que nous ressentons les sensations et les émotions avec beaucoup plus d’intensité», finit-elle par lâcher. «Quand je vois un enfant pleurer dans la rue, l’émotion me parcourt tout le corps, elle me traverse, c’est physique.» Pour Paula, les hommes sont plus linéaires ou mono tâche: «eux, ils sont en mode travail la journée et, le soir, ils deviennent papa. Nous nous sommes travailleuse, maman, fille et sœur tout le temps.» Mariela m’a dit la même chose l’autre soir.

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Avec Rodrigo, son mari, Paula a construit peu à peu une relation qui  «ne fait que s’améliorer avec le temps». «Plus ça va, mieux c’est, que ce soit au niveau de nos conversations, de notre vie quotidienne, sexuelle ou de notre vie de parents. J’ai atteint une stabilité émotionnelle avec lui», résume-t-elle, visiblement bien dans ses baskets.

«Il a fallu lutter pour en arriver là, ça oui, apprendre à baisser la tête et à se laisser tordre le bras, lui comme moi.»

Dans la vie de Paula, le machisme n’existe pas. «Mon père et ma mère partageaient  les tâches domestiques. Avec mes frères et sœurs, nous faisions tous les mêmes choses à la maison: le lit, le ménage, la cuisine…»

Aujourd’hui, avec Rodrigo, c’est pareil. «Nous nous considérons comme égaux, et veillons à ce que les décisions de l’un pèsent toujours autant que les décisions de l’autre

«Pour être heureux en couple, il fait absolument considérer l’autre comme ton égal et être conscient que tes décisions, tes paroles ou tes actes ont toujours un impact sur l’autre», rappelle Paula.

Et  le sexe est essentiel. «Si ça ne va pas au lit, c’est que rien ne va plus.» Elle «prend du bon temps» avec son mari et se réjouit de constater à quel point, à force de parler, ils se comprennent mieux et avancent dans ce qu’elle appelle «cette union la plus intime».

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A propos de sa société, Paula est lucide. «Au Chili, on ne parle pas de sexe. Je ne sais pas pourquoi mais c’est généralement vu comme quelque chose de moche ou mauvais. A l’école, on n’en parle pas à part pour donner des informations biologiques de base. La société compte sur les familles mais dans les familles c’est tabou

Avec Camilla, sa fille de 7 ans, Paula change la donne. «Je lui parle des choses dont on ne m’a pas parlé voire qu’on m’a occultées», dit la jeune maman convaincue qu’un changement peut et doit intervenir avec la nouvelle génération à laquelle elle appartient.

«Camila sait qu’il faut une relation sexuelle entre un homme et une femme pour qu’un enfant arrive. Mais dans son école, certains enfants croient encore que c’est l’abeille ou la cigogne…»

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Paula parle à un rythme soutenu. Elle ne réfléchit pas deux heures pour répondre à une question mais ses réponses sont pesées.

«Je suis une femme forte, dit-elle, qui peut en découdre avec la vie. Quand il le faut, je me lève et j’agis.» Mais  elle admet: «je suis orgueilleuse aussi, j’ai du mal à tomber

Dans sa salle à manger, une bibliothèque est remplie de dvd et de livres. Cela me surprend. Je n’ai vu que peu de maisons au Chili où le livre tient une telle place.

«J’adore lire, confirme Paula. J’adore lire parce que j’entre dans un autre monde, je deviens une autre personne.» La dernière série qu’elle a dévorée est à portée de main: une trilogie du suédois Stieg Larsson. Isabel Allende et Gabriel Garcia Marquez font aussi partie de ses lectures.

Pour l’interview, Paula a mis un jean bleu à la mode. Un t-shirt noir ajusté dont l’inscription rouge fait ressortir ses lunettes écarlates. Elle a de petites ballerines-baskets noires brillantes et de grands yeux verts bruns. Une silhouette agréable malgré les kilos en trop.

«Longtemps, ça a été dur pour moi de vivre avec ce corps, mais j’ai découvert que ce n’est pas grave d’être gros. Du moment que tu fais attention à ta santé, que tu n’es pas sédentaire.»

Paula est en surpoids (plus de 60% des Chiliens sont en surpoids ou obèses, d’après des chiffres officiels), mais elle s’aime comme ça. Et fait attention à elle : un régime («pas une torture»), du sport au gymnase et beaucoup de confiance et d’amour.

«Je me plais et je suis bien avec ce que je suis.»

CQFD.

15/10/2009

3 Réponses pour “Paula Ferrada, à l’aise dans ses baskets”

  1. Redigé par ghislaine:

    waouh ! elle dépote la louloute

  2. Redigé par Daniela:

    woooo! esto de los idiomas tiene algo….. el frances lo siento cercano sin entenderlo, pero algo capto o será que conozco a la Paula? y siento que en frances es igual que en español, es la esencia de la Paula.

    Con la Paula creo que se imprime la relevancia de tu trabajo, la importancia de mostrar rostros, de « poner » o buscar el nombre a personajes anónimos, de dotar de significado a quienes mueven (movemos) el día a día…. de reconocernos…de poner en portada a quienes no salimos en los diarios pero si los leemos.

    te sigo leyendo…..desde el puente.

  3. Redigé par Daniela:

    Wooo ! Les langues ont quelque chose d’incroyable… Sans le comprendre complètement, je sens le français proche de moi et je saisis quelques info. Ou est-ce parce que je connais si bien Paula? En français comme en espagnol, elle est la même, c’est l’essence de Paula que je vois ici.

    Avec elle, je crois qu’apparaît la pertinence de ton travail, l’importance de monter des visages, de mettre un nom sur (ou de chercher un nom à) ces personnages anonymes, de donner du sens à ceux qui font bouger le quotidien…. de nous reconnaître… de nous mettre à la une, nous qui n’apparaissons pas dans les journaux mais si les lisons.

    Je continuerai de te lire… depuis le pont.