Robertina Obando, recommencer à zéro

Robertina Obando, 31 ans.

Robertina est une jeune femme discrète.

Un peu timide voire méfiante.

Née au Pérou, elle est arrivée à Copiapo il y a sept mois. Avec son mari et son fils.

Pour, encore une fois, tout recommencer à zéro.

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Elle est assise, les jambes de côté, et regarde au loin son fils qui s’amuse sur les balançoires. Dans son chemisier rayé rouge, orange, jaune et vert, Robertina, 31 ans, a l’air sérieux. Elle sourit quand même à son amie, assise près d’elle dans l’herbe un peu sèche. Il est 17h. Son fils vient de sortir de la crèche. Elle attend notre rendez-vous.

C’est Mariela, qui travaille à la crèche où va le fils de Robertina, qui m’a parlé d’elle. Nous nous approchons. Mariela me présente. Robertina lève les yeux. Un peu gênée. Méfiante surtout.

Finalement, nous partons chez elle, pour parler plus tranquillement, «pas comme ça, devant tous les gens…»

Nana* à onze ans.

Robertina est née au Pérou, dans le port de Chimbote, une ville pauvre sur la côté ouest péruvienne. De ses nombreux frères et sœurs, elle se souvient de cinq «encore en vie». Les autres sont morts, adolescents ou adultes. Elle n’entre pas dans les détails mais je sens vite que son enfance a été difficile.

«La vie n’était pas mauvaise, mauvaise, dit-elle assez bas, mais par exemple pour les études, si, la vie a été mauvaise…»

Robertina a perdu son père lorsqu’elle avait 5 ans. Sa mère, alors enceinte, travaille «tout ce qu’elle peut» pour nourrir et habiller ses enfants. Mais cela ne suffit pas pour leur permettre d’aller à l’école. Robertina finit par y aller, tard.

A 10 ans, la petite Tina, comme l’appelle ses proches, suit sa sœur de 15 ans à Lima. Sa «grande» sœur est mariée et a déjà un enfant. Pas facile pour Robertina de vivre sous le toit des beaux-parents de sa sœur.

«Alors je suis partie travailler auprès d’une dame», explique-t-elle. Tina a 11 ans lorsqu’elle devient domestique. Sa patronne tient une épicerie à Lima. Robertina l’aide à tenir sa maison. «J’ai tout appris avec elle. La lessive, la cuisine… Surtout, elle m’a enseigné à être toujours sage, bien éduquée, honnête. Bref à être une bonne personne

De domestique à patronne, la relation entre Robertina et cette femme change. «Elle est devenue ma deuxième maman», confie Tina. «Elle me disait toujours: tu es mineure alors tu ne dois pas tomber amoureuse. Il faut attendre tes 18 ans. Là, tu seras une citoyenne et tu pourras décider si tu as envie d’être avec un homme

«Ma sœur n’a pas eu la chance d’avoir tous ces conseils», ajoute la jeune femme.

Robertina Obando dans sa nouvelle cuisine, pas vraiment meublée encore.

A Santiago.

A 19 ans, Robertina décide de suivre les conseils de sa cousine. Elle part s’installer au Chili. «Pour connaître, voir si c’était différent du Pérou», explique-t-elle. «Et puis, au Chili, on peut gagner plus et épargner.» D’après elle, un salaire au Chili, même minime, est deux à trois fois plus important qu’au Pérou.

Là voilà dans les rues de Santiago. Entre les tours immenses. Au milieu de ces gens «qui [la] regardent bizarrement».

«Je me sentais comme une marginale quand j’entrais à la rôtisserie par exemple.» Puis, la sensation passe. «C’était dans ma tête», assure-t-elle.

Ses débuts dans la capitale chilienne sont difficiles. Elle travaille comme nana*. Mais on l’exploite et la traite mal. «La dame du premier emploi criait tout le temps, raconte Robertina, elle voulait que je travaille de 7h du matin à 23h le soir.» Pour 120 000 pesos (150 euros). Moins que le salaire minimum au Chili (150 000 pesos), déjà bien dérisoire.

Après un mois d’essai, Robertina refuse de signer le contrat avec son employeur. «Je ne me sentais pas bien dans cette maison.» La patronne s’énerve: «tu es comme toutes les péruviennes, tu dis que tu veux travailler mais tu es irresponsable!» Pour Robertina, la patronne se permet ces mots parce qu’elle est «employée». Pas parce qu’elle est péruvienne.

Deuxième travail, même chose. «Les patrons exigeaient beaucoup trop d’heures par rapport au salaire alors j’ai dit non», justifie Robertina. La jeune femme est dépitée et envisage de rentrer au Pérou. Mais une compatriote lui trouve un autre travail, qui lui plaît cette fois.

Pendant près de trois ans, Robertina travaille au service d’une psychologue de Santiago. Elle fait la cuisine, le ménage et répond aux appels qui arrivent au cabinet de consultation.

Aimer être aimée.

La jeune femme vit dans une maison partagée, avec sa cousine et d’autres locataires. Elle sort, se fait des amies chiliennes. Et connaît Segundo. Segundo est péruvien, comme elle. Il travaille à droite et à gauche, tantôt vendeur dans une boutique de vêtements, tantôt plombier.

«Pour moi, c’était une histoire passagère. Mais pour lui, c’était l’amour», dit-elle. Il lui propose de  l’épouser. Elle se sent «seule à Santiago» et «aime sentir qu’il l’aime», alors elle accepte.

Le couple rentre au Pérou. Ils rendent visite à la famille du jeune homme, puis à celle de Robertina. Segundo demande la main de Robertina à sa mère. «Il a promis qu’on travaillerait un an à Chimbote puis qu’on ferait le mariage et qu’on serait heureux, raconte Robertina de sa voix aigue, mais en fait rien n’a été comme ça!»

Segundo monte un atelier de menuiserie avec sa sœur. Robertina tient une autre boutique où elle vend des meubles de son mari et d’autres produits apportés de Lima. Mais les affaires entre les deux associés déraillent. La sœur veut tout diviser. Les dettes s’accumulent. Les problèmes démarrent.

«Mon mari s’est ensuite associé à son père mais ça a été pire», raconte Robertina. Le père achète des machines à son nom, engage des prêts et finit par vouloir faire route solitaire.

«On avait réussi à avoir un terrain à nous, une boutique et une voiture, se souvient avec rancœur Robertina, et à cause de lui, on a tout perdu

Segundo et Robertina se retrouvent sur la paille. Avec Sebastian dans les bras, leur fils né il y a quelques années à peine. «On ne savait plus quoi faire. On n’avait plus rien.» Alors ils empruntent de l’argent et tentent l’autre piste, toujours restée à l’esprit de Robertina: revenir au Chili.

Robertina, à l'arrière de sa maison à Copiapo.

«Tant qu’on aura du travail.»

Robertina, Segundo et Sebastian sont arrivés à Copiapo il y a sept mois. Par la terre. Ils ont passé la frontière légalement, à Arica. «On est entré comme touristes, officiellement pour rendre visite à un proche», explique Robertina. C’est la sœur de Segundo, la même du business avorté au Pérou, qui les reçoit chez elle. Elle a une carte de résident au Chili car, avant de se lancer au Pérou, la sœur a longtemps travaillé sur le territoire chilien.

«Elle s’est rendue compte de ses erreurs et nous a accueillis chez elle pendant quatre mois. Elle nous a beaucoup aidé pour la nourriture», lâche Robertina, qui jamais ne dira qu’elle est pauvre.

Depuis mars, la jeune femme travaille chez une dame et sa fille. Les horaires sont raisonnables et la paye convenable. Son mari travaille dans une menuiserie. Tous les deux ont des contrats. Ils peuvent donc rester au Chili. Sans trop de problèmes. «On restera tant qu’on aura du travail», commente Robertina, pour qui l’avenir est encore flou.

Dans la petite maison qu’elle loue sur les hauteurs de Copiapo, le sol est gris tâché. Les murs roses foncés. Autour de la table, il n’y a qu’une chaise. Assise sur une caisse Coca-Cola retournée, je tente de faire l’inventaire de cette petite maison: une cuisinière, une radio, une télévision, quelques ustensiles de cuisine, à peine deux meubles…

«La cuisinière vient de chez ma belle-sœur. Le frigidaire et le lit, ce sont des cadeaux de ma patronne. Et la radio et la télé, c’est ma sœur qui nous les a apportés de Santiago», signale Robertina. Elle ajoute: «on doit encore payer des dettes au Pérou et on ne savait pas trop si on allait rester ou pas, alors on ne s’est pas encore acheté nos choses

Pour joindre les deux bouts, son mari travaille aussi le week-end. Il répare des fenêtres ou des salles de bain. Des «pololitos»*, rit Robertina.

Dans sa cuisine – salle à manger – salon, Robertina, la «discrète, peu bavarde», discute maintenant avec facilité. Sa timidité et sa méfiance sont restées derrière la porte, dans la rue avec les inconnus.

«Je n’ai pas d’amis ici, reconnait-elle doucement, je ne suis pas comme ces personnes très joyeuses qui parlent facilement alors c’est difficile de faire des connaissances.»

Manuela, la jeune femme qui l’accompagnait à mon arrivée au jardin d’enfants, est la seule personne qu’elle connaît à Copiapó, en dehors de la famille de son mari ou des femmes de la crèche. Elle l’a rencontrée au service d’immigration, il y a quelques temps. Manuela est péruvienne. Elle est venue seule au Chili.

« Mon mari a changé».

Pour parler des femmes, Robertina dit qu’«une maison sans femme est une maison sans dessus dessous!». Pour elle, la femme est là pour «l’ordre, le nettoyage et les enfants». «D’ailleurs, mon mari dit souvent : je ne sais pas ce que je ferais sans toi!», rit-elle doucement.

Robertina ne s’est pas mariée avec Segundo par amour. Elle a même failli le quitter au moment des problèmes d’argent avec son beau-père. Mais Segundo fait «partie de sa vie ». Et «il a changé ».

«Quand on était au Pérou, mon mari était très nerveux. Il décidait tout. Et quand les problèmes se sont aggravés, il s’est mis à me crier dessus, à me parler mal», raconte Robertina, les bras croisés sur la petite table nappée de blanc.

Au lit, même chose: «quand il voulait, il fallait se laisser faire», se laisse dire Robertina. «Mais ce n’est pas bon ça, parce qu’on se met à sentir de la rage et on commence à détester l’autre

Aujourd’hui, Segundo discute avec sa femme pour prendre les décisions, assure-t-elle. Il la comprend mieux et l’écoute davantage.

«Nous nous soutenons mutuellement», fait-elle valoir.

Robertina, dans l'arrière cour où son mari travaille le bois.

A propos du Chili, Robertina a surtout de bonnes paroles. «Ici, les gens aiment leur pays, ils respectent ce qu’ils ont», me dit-elle avec foison d’exemples. «Ils disent gracias et por favor* quand ils prennent le colectivo*, nettoient devant chez eux…»

Au Pérou, les choses sont différentes selon Robertina. «Les mamans n’apprennent pas à leurs enfants à ne pas jeter les déchets dans la rue ni à respecter les autres, dit-elle. Et tout coûte de plus en plus cher.»

Elle regrette quand même les plats typiques péruviens, «la yuca*, el aji* en sauce, les pommes de terre, petites et doucement farineuses…» Et un peu la famille.

Les Chiliens sont-ils racistes à l’égard des Péruviens, comme beaucoup de Chiliens me l’ont dit? Robertina hésite mais elle réfute. «Il y a bien des gens désagréables oui…» Comme ce chauffeur de colectivo qui lui dit un jour: «ah vous êtes péruvienne! J’ai remarqué à votre voie aiguë et à votre façon de parler… Pourquoi tous les péruviens viennent au Chili? … Les Chiliens aussi vont au Pérou, mais en touristes!» Mais Robertina répète: «Il y a bien des gens désagréables oui… mais j’ai rencontré plus de personnes agréables que de personnes désagréables.»

Le silence s’installe dans la petite maison aux murs roses criards. Dehors, les enfants braillent. Ils jouent au foot.

Soudain, Séba, le fils de Robertina, débarque dans la pièce. Il suce une sucette rouge vif. Et rigole de sa voix éraillée: «Regarde! Mon copain a un chien!» Chris, 4 ans lui aussi, tient une petite chienne blanche dans ses bras. Aussi chevelue que lui.

Robertina embrasse son fils et le chatouille. Ils rigolent. Moi aussi.

Avec son fils Seba, Chris, le copain de Seba et Nena, la chienne de Chris.

Ecouter Séba, le fils de Robertina, qui teste mon micro.Ecouter Séba qui teste mon micro.

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* Nourrice, domestique.
* Des petits boulots. Pololo signifie petit-copain mais aussi boulot.
* Merci et s’il-vous-plaît.
* Manioc.
* Piment.

17/10/2009

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