5/5: Soledad Garcia, après la rencontre

L'atelier de tissage de Soledad, avec les chiens et le coq.

Depuis ma première rencontre avec la Señora Gloria, chaque femme croisée m’a offert une petite pierre que je mets dans mon sac à astuces. Un sac à idées et sensations qui m’emmène vers qui je suis peut-être, vers quelle femme je deviens ou vers quel bonheur j’ai envie de construire. Aucune ne détient la clé mais chacune a plus ou moins réussi à faire bouger la porte.

Soledad m’a bousculé. A cause de son histoire. De sa fragilité. Et de ses remarques aiguisées sur la société chilienne.

A ce propos, j’ai envie d’ajouter quelques impressions, réflexions et commentaires qui éclaireront peut-être ses paroles.

Arriver à Santiago du Chili c’est tomber au cœur d’un paradoxe grandeur nature.

D’un côté, du côté nord où vivent les plus riches, des immeubles immenses dernier cri et des villas à l’américaine comme je n’en ai jamais vues en France. De l’autre, au sud, là où vivent les pauvres, des maisons construites avec trois fois rien, du bois, de la tôle, et des rues en terre.

Mais partout, chez les riches comme chez les pauvres, les mêmes mall à l’américaine, des centres commerciaux immenses et flambants neufs. Les mêmes supermarchés gigantesques où s’affichent, haut en couleur, les promotions du jour et les crédits à la consommation accordés pour acquérir jusqu’aux produits les plus simples.

Vous voulez acheter un téléviseur à 150 000 pesos alors que c’est ce que vous gagnez par mois? Pas de problème! La majorité des chaînes commerciales qui monopolisent les rues commerçantes chiliennes trouveront un moyen de vous faire acquérir. Vous payerez en 50 fois s’il le faut et avec un taux d’intérêt frisant l’indécence mais vous aurez votre téléviseur!

Autre observation: le Chili semble vivre une sorte d’explosion des libertés et notamment de la liberté sexuelle.

L’autre jour par exemple, cinq jeunes, filles et garçons, étaient assis dans un bar de Valparaiso. Visiblement ils jouaient à un jeu. Lorsqu’ils perdaient, ils s’embrassaient goulument. Fille-fille, garçon-fille, garçon-garçon, à deux, à trois, à cinq. Dans le bar est montée une certaine gêne mais personne n’a rien dit.

Un autre exemple: différentes tribus existent chez les adolescents chiliens. Notamment ceux que l’on appelle les Pokémons. Fans de la culture japonaise, ces jeunes s’habillent comme leurs héros avec des couleurs flashy et arborent des coupes de cheveux destroy dès 13-14 ans.

Pour moi, le phénomène s’arrêtait là. Mais en cherchant à contacter une «pokémon» sur les forums de la tribu (en vue d’un portrait), j’ai découvert autre chose: plusieurs forums de «pokémons» étaient remplis de messages de jeunes filles ou de jeunes garçons cherchant des partenaires sexuels Pokémons. A 13-14 ans.

Ce ne sont que deux anecdotes mais de manière générale, le sexe est un peu partout. Dans toutes les blagues, sur les affiches, dans beaucoup de regards aussi.

Pour Soledad, cette «explosion» pourrait être le résultat d’une longue répression des libertés (la dictature entre 1973 et 1989) mais aussi le résultat des tabous ancrés dans les familles, notamment en raison du poids important de l’église catholique dans la société.

En effet, dans beaucoup de familles, le sexe est encore considéré comme péché, ou en tous cas, on ne parle pas ouvertement de sexualité. Pas question non plus, dans pas mal de familles, de rentrer dormir avec son petit-ami ou sa petite-amie sous le toit de ses parents. Alors, à Santiago, Valparaiso, et ailleurs dans le pays, les lycéens en couple se rejoignent dans les parcs où ils s’embrassent goulument, allongés dans l’herbe dans des positions parfois très suggestives.

Mais au delà des conséquences de la dictature ou du poids des traditions familiales et catholiques au Chili, une autre théorie m’a semblé apporter une explication intéressante à ces situations que j’ai tenté de vous décrire.

Pour le sociologue chilien Manuel Antonio Garreton, les chiliens ne croient plus en la politique. Pour lui, la politique au sens des organisations collectives (la famille, l’école, le conseil de quartier…) a été remplacée par la consommation comme lieu de réalisation des désirs identitaires. Autrement dit, les chiliens ne comptent plus sur l’Etat ou les organisations collectives pour se réaliser et trouver le bien-être. Le bien-être est devenu individuel et passe avant tout par la consommation.

J’achète, je possède, donc je suis.


Un ami à moi, étudiant en sociologie, va même plus loin. Pour lui, «la consommation est même passée dans les relations humaines. On existe en consommant des objets, des services mais aussi des relations, du sexe ou de l’amour. Et par conséquent, les relations, le sexe ou l’amour, comme les éléments matériels, deviennent jetables.»

L’instauration, par Pinochet et les Chicago boys durant la dictature, d’un système ultra-libéral au Chili serait à l’origine de ce virage.

Aimer/vouloir quelqu’un (querer) serait comme aimer/vouloir une glace… comme le disait Soledad.

11/10/2009

Comments are closed.