María Ruth, institutrice avant tout

Maria Ruth Guzman, institutrice depuis 25 ans.

Sur le visage de María Ruth, le sourire est presque permanent. De sa voix éraillée, l’institutrice de 52 ans remplit d’entrain sa classe de CP d’un quartier pauvre d’Arica, au nord du Chili.

Son visage est lumineux, ouvert. Mais dans ses yeux pointe une petite lueur triste.

Depuis toute jeune, María Ruth a choisi l’école. Pour s’exprimer et s’épanouir. Et s’extirper d’un quotidien difficile et peu valorisant.

Aujourd’hui mère et grand-mère, elle est avant tout institutrice.

Faite pour apprendre et enseigner. Pour elle et pour les autres.

.

————————————————————————————————————————————————————

Il fait froid ce matin, dans la salle de classe du CP de l’école D-21 à Arica. Les élèves ne sont pas bien réveillés. Mais María Ruth, institutrice depuis 25 ans, bout déjà d’énergie.

Un bisou, une tape dans le dos, un coup d’œil au cahier de devoirs ou un sourire d’autorité et Omar, Nalleli et les autres finissent par écouter la leçon.

María Ruth Guzman est née dans un village de la VIIIe région du Chili (à 500 km au sud de Santiago, la capitale). Près de la Cordillère et de la fameuse cascade «El Salto del Laja». Fille d’un ouvrier de la construction et d’une mère au foyer.

«Mon enfance a été solitaire», confie-t-elle. Pour trouver du travail, le père de María Ruth est contraint de changer régulièrement de région. Sa famille suit. El Salvador (Petit Nord), Rancagua (Zone centrale), Talca (Sud), Santiago… María Ruth grandit un peu dans chaque ville. Elle travaille d’arrache pied. Avant et après l’école, l’enfant lave la vaisselle, nettoie le sol, repasse les vêtements… «Ma mère me punissait beaucoup…Elle m’exploitait comme une servante», lâche Ruth sans détour.

La situation à la maison n’est pas rose. Le père de Ruth bat régulièrement sa mère. «Ensuite, ma mère se défoulait un peu sur moi, en me traitant avec méchanceté», analyse Ruth.

L’école. Pour s’envoler.

Maria Ruth est fière de ses élèves. Sur 26, 21 savent lire à deux mois de la fin du CP.

Pour sa mère, la petite n’aurait pas besoin d’aller à l’école. Encore moins d’étudier. «Elle voulait que je devienne employée domestique», raconte María Ruth. Mais l’enfant est déterminée, elle ne lâche rien.

«L’école était un bonheur pour moi, une nécessité impérieuse, relate Ruth. Lire, apprendre, chercher, c’était ma façon de m’envoler, d’atteindre cette étoile lointaine qu’on me refusait.»

Première de sa classe pendant des années, Ruth n’oubliera jamais son premier prix: «un beau gros dictionnaire bien épais!» Ses yeux sont encore brillants d’envie.

«Je cherchais toujours à aller plus loin. Je lisais des livres, des revues, pour comprendre encore plus… » On la surnomme le rat de bibliothèque et, championne au jeu du petit bac, elle joue à l’encyclopédie avec ses camarades. «Ils venaient me demander dès qu’ils avaient un doute. Moi, j’avais une très bonne mémoire déjà!»

Elève appliquée et brillante, María Ruth n’est pas rejetée par ses camarades pour autant. «Au contraire, je les aidais pour leurs devoirs et pendant les contrôles, alors ils m’aimaient bien!» L’adolescente réservée se fait même professeure pour deux copines de classe: «Ximena et Cecilia Daroch», se souvient-elle avec affection. Exercices, révisions, devoirs, les trois jeunes filles font tout ensemble et les deux sœurs, en difficultés à l’école, progressent.

«Ma vocation d’institutrice vient peut-être de là», commente María Ruth. C’est elle aussi qui dirige l’hymne national le lundi matin au moment du lever de drapeau à l’école*.

En classe avec Maria Ruth Guzman.

A 18 ans, María Ruth arrive à Arica avec sa famille. «Un choc d’abord», puis elle s’habitue au soleil, à la sécheresse et à la «dureté des gens». Et malgré la désapprobation de sa mère, Ruth entre à l’Université pour étudier la pédagogie*.

«Je n’avais pas d’argent et mes parents ne me soutenaient pas. Mais apprendre était une clé pour m’ouvrir au monde et sortir du mètre carré dans lequel je me sentais enfermée.»

Elle s’abreuve alors de savoirs: «musique, littérature, sports, sciences sociales, sciences naturelles, culture générale, méthodologie… tout me fascinait. Je passais des heures à la bibliothèque.» Le reste du temps, Ruth se charge des tâches domestiques à la maison et elle travaille comme caissière et nourrice pour payer ses études. Pas le temps pour les fêtes ni pour les petits copains.

«Personne n’aurait donné un peso* pour moi»

En trois ans, Ruth a fini ses études. La voilà institutrice. Institutrice professionnelle. Mais les débuts ne sont pas évidents.

«Je n’arrivais pas à obtenir de poste dans une école. Ici, c’est simple, si tu ne connais personne, personne ne te donne le coup de main indispensable pour obtenir ta première opportunité…» Alors Ruth finit par sortir de sa réserve. Elle profite d’un instant d’inattention de la secrétaire et pousse la porte du directeur du personnel de la municipalité d’Arica. «Je veux travailler!» Il lui donne son premier poste: un remplacement de trois mois à l’école F-25 à San Miguel de Azapa, tout proche d’Arica.

Depuis ce jour, María Ruth dit ne jamais avoir perdu le goût d’apprendre et d’enseigner. Dans sa classe de CP bruyante, les enfants rient, crient et chantent pour apprendre les lettres de l’alphabet et l’histoire de Christophe Colomb.

«J’ai envie que ces enfants, malgré leurs problèmes économiques et sociaux, aient des idéaux, des aspirations… Qu’ils aiment apprendre et veuillent toujours se dépasser… Moi, quand j’étais petite, personne n’aurait donné un peso* pour moi!»

Désormais, les enfants apprenent à lire et à écrire grâce à des chansons, des poèmes et cela enrichit leur vocabulaire.

A la naissance de sa première fille Sui-Lin (du prénom japonais d’une élève mémorable), María Ruth apprend que ses parents ne sont pas ses géniteurs. Aucun d’entre eux ne veut lui donner la clé de ses racines. Sa mère lui raconte qu’une vieille femme boiteuse la gardait dans son village et qu’elle voulait se débarrasser d’elle.

María Ruth imagine sa propre histoire: «je dois être une fille naturelle d’une famille aisée… Sinon comment expliquer ces aspirations professionnelles et intellectuelles que j’ai toujours eues?…»

Pour elle, cette adoption trouble explique les mauvais traitements de son enfance et les commentaires méprisants de la famille de sa mère: «Tu ne seras jamais rien toi!», «J’ai perdu mon bracelet… C’est toi qui l’a volé, c’est ça hein?!»

«En devenant prof, je leur ai fermé le clapet!» rétorque María Ruth, fière.

Un colibri et des coups de flèches.

Des hommes dans sa vie? Il n’y en a eu qu’un seul. Nicasio, militaire, présenté par des parents d’élèves. «Me enamoré hasta las patas!*», rit Ruth, un peu timide. Fils d’une famille unie et joyeuse, Nicasio lui fait découvrir les plaisirs de la vie: «la musique, le cinéma, les restaurants, les bons moments en famille et en couple…» Un monde inconnu pour Ruth.

«Mais il n’a pas été fidèle», ajoute-t-elle. Elle baisse les yeux un court instant et affiche à nouveau son sourire habituel. Vite.

De cet homme qu’elle a aimé et aime sûrement encore, Ruth a eu trois filles: Sui-Lin, Nicole et Maria-José. A trois moments différents. Après deux réconciliations vaines. «Nicasio est trop picaflor (colibri)*. Et moi, sûrement que je ne suis pas tout ce qu’un homme attend…»

Depuis plus d’un an, Ruth est inscrite sur un site internet de rencontre. Elle a reçu pas mal de «coups de flèches», marques d’intérêt de la part d’hommes inscrits sur le même site. «Même un Français m’a écrit, rit-elle, mais je ne savais pas lui répondre dans sa langue!»

Installé à Talca, juste derrière la frontière entre le Chili et le Pérou, un professeur péruvien lui envoie des coups de flèches virtuels depuis près d’un an. Comme il faut payer pour pouvoir lui écrire, Ruth n’a pas répondu. Mais elle rougit: «Ca me réjouit! Je me dis qu’il y a au moins une personne dans ce monde qui s’intéresse à moi!»

Maria Ruth dans sa classe de CP à Arica.

A propos de la situation des femmes au Chili, María Ruth est inquiète. Son air joyeux se fait grave: «Il y a beaucoup d’abus contre les femmes au Chili. Beaucoup d’hommes se croient tout puissants.» Elle fait référence aux féminicides qui font la une des médias régulièrement.

«Il y a tellement de femmes tuées par leur ex-mari ou compagnon, poursuit-elle, et ça dans toutes les classes sociales.» Il y a quelques années, une chaîne de télévision chilienne avait entrepris de compter ces crimes passionnels contre les femmes… «Ils ont fini par arrêter tellement ils sont nombreux», termine Ruth.
Il y a quelques jours à peine, un homme a fait exploser son ex-femme dans sa maison… «Un ingénieur.»
«Il faut plus d’aides pour les femmes victimes de violence, ajoute Ruth, car, bien souvent, on ne les croit pas.»

Elle reconnaît tout de même: «Les femmes d’aujourd’hui font plus de choses, elles exercent de bonnes professions, c’est un vrai changement. Mais certains hommes regardent ces évolutions d’un mauvais œil… comme si la femme envahissait leur territoire. Et la différence de salaire reste importante.»

Indépendante et créative.

María Ruth est une femme «indépendante», «très!». Une femme pour qui le mariage est «un cauchemar». D’ailleurs, elle le répète à ses filles: «faire des études est indispensable pour avoir une profession et ne pas dépendre d’un homme pour vivre

«Je suis libre mais pas libertine», précise-t-elle. «Sensible, vaniteuse, simple, travailleuse et créative aussi». Comme quand elle organise un marché aux livres dans sa classe de CP ou qu’elle obtient, contre toute attente, un financement public pour mettre en place une salle informatique dernier cri.

«Être une femme est un privilège, assure María Ruth. Parce que nous donnons la vie.» Et les femmes qui ne mettent pas au monde alors? Elles ne sont pas femmes? «La créativité et la persévérance» sont d’autres caractéristiques féminines, répond Ruth. «Sans femme, l’homme se laisse périr. Seule, une femme tient le coup. Quelle que soit l’adversité.»

Maria Ruth devant sa salle de classe qui donne sur la cour.

A l’extérieur de la salle de classe où nous discutons, les élèves de María Ruth cavalent. Ils se bousculent, sirotent un jus de fruit ou tambourinent à la porte. Elle va ouvrir régulièrement et donne une réponse, une caresse ou un commentaire à un parent inquiet.

Ce midi, elle aurait dû donner un cours de soutien à María Teresa. Mais elle m’a donné cette heure. Parce qu’à travers moi, elle «connaît un peu de la France, non?!» María Ruth aurait dû partir étudier à l’étranger. On lui avait décernée une bourse. Mais elle a vu le mail trop tard.

Dans quelques mois, elle accomplira un autre rêve nourri depuis longtemps: «je vais commencer les travaux dans ma maison. Enfin, elle sera jolie et je pourrai inviter mes amis chez moi.»

Pour retrouver María Ruth à l’heure de notre premier rendez-vous, j’ai dû faire plusieurs allers et retours entre l’école et sa maison à deux pas. Une de ses collègues m’y a conduite. Cinq mètres avant l’entrée, elle m’a soufflé: «Ruth a eu beaucoup de problèmes de santé et autres, alors sa maison est modeste et elle n’aime pas trop qu’on y entre…»

J’ai attendu au coin de la rue.

A l’école, tout le monde est pareil. Tout le monde apprend, rit et partage avec son voisin. María Ruth a choisi l’école. Et l’école l’a choisie.

—————————————————————————————————————————————————-

*Au Chili, le lundi matin, dans chaque école du pays, les élèves se réunissent dans la cour pour saluer le drapeau et chanter l’hymne national. Ecouter l’hymne national chilien.
*Nom donné aux études pour devenir instituteur.
* Littéralement, «je suis tombée amoureuse jusqu’aux pattes!», être amoureux, complètement amoureux.
* Le peso est l’unité monétaire en vigueur au Chili. 1 euro = 800 pesos environ.
* Colibri, oiseau polygame, terme utilisé au Chili pour parler des hommes peu fidèles.

28/10/2009

Une Réponse pour “María Ruth, institutrice avant tout”

  1. Redigé par ghislaine:

    Belle histoire, tristement intemporelle et universelle, doucement mais sûrement : vive la marche en avant, avec Lulu et toutes les autres
    les couleurs des illust. et le sourire portent encore à espérer