Fanny Bolados, les deux mondes

Fanny Bolados, 24 ans.

A 24 ans, Fanny le dit elle-même: elle est une femme «chanceuse».

Chanceuse parce que sa famille est avec elle.

Parce que ses parents ont les moyens de la laisser choisir, les moyens qu’elle rêve.

Rencontre avec une fille qui sait ce qu’elle veut. En plein ménage.

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Il est 17 heures passé quand je sonne à l’interphone de l’immeuble gris-blanc où vit Fanny Bolados. Iquique est rosée, le soleil déjà tombé de l’autre côté de l’océan. Fanny, 24 ans, étudiante en psychologie à l’Université Arturo Prat, vit dans un joli édifice en bord de mer. Pas le plus luxueux des immeubles, pas le pire non plus.

Les cheveux remontés avec une pince, un débardeur noir enfilé rapidement et des tongs aux pieds. Fanny a adopté l’uniforme universel de l’étudiante tranquille chez elle. On dirait même qu’en ce samedi après-midi, elle a pris son courage à deux mains et attrapé la serpillère. Bingo!

«Je suis en plein ménage!», rigole-t-elle en m’ouvrant la porte. «Ca va bien?» Elle est naturelle. Elle a mon âge et, d’après son ami Mauro, n’hésite pas à dire ce qu’elle pense. Ca me va bien. Je viens de découvrir Humberstone[1] et ai bien mangé chez la mère de Jessica qui me loge. Je suis prête à la rencontrer.

Fanny est en train de faire le ménage quand j'arrive.

Fanny Bolados est née à Antofagasta en 1985. Elle habite ensuite à Los Angeles, au sud du Chili, puis à Calama, à Antofagasta à nouveau, et, depuis neuf ans, vit à Iquique.

«Avant, j’habitais avec ma famille», me dit-elle tout de suite. Voilà trois mois, la famille Bolados est partie s’installer dans la Ve Région, à Reñaca[2], près de Viña del Mar et Valparaíso. Fanny n’a pas pu changer d’Université en cours d’année, elle a dû rester.

«Je n’aime pas Iquique, assène-t-elle sans états d’âme. Le désert sec, les gens cochons, mal éduqués…» Il faut dire que depuis trois mois, la vie de Fanny a changé.

«Avant, j’habitais dans un condominium de quarante maisons où ne vivaient que des gens avec beaucoup d’argent, raconte-t-elle. Ici, il y a un collège municipal juste en face. Les jeunes restent après les cours pour fumer, ils s’insultent. La nuit, c’est dangereux. Il y a souvent des gens bourrés qui traînent. Ma mère s’est fait casser la vitre de sa jeep et une amie s’est faite agressée ici…»

Elle marque une pause. «Ce sont deux mondes différents.» Il n’y a pas de mépris dans ses paroles. Mais elle n’appartient pas à ce monde de la rue.

L’or rouge.

L’enfance de Fanny se déroule au sein d’une «petite famille»: son père, sa mère et sa sœur Paulina, de quatre ans sa cadette. Le ménage part de peu.

«Je suis née à l’hôpital, comme une indigente, explique Fanny. A l’époque, mes parents n’avaient pas d’argent, donc pas de couverture sociale.» Au Chili, les pauvres naissent à l’hôpital public, souvent surpeuplé et mal équipé. Les riches s’offrent une santé de meilleure qualité dans les cliniques privées.

«Quand j’étais petite, nous vivions tous les trois dans une seule pièce», poursuit Fanny. Son père a grandi dans un internat, sa mère a «toujours été rejetée par sa famille». Bref, les débuts du couple Bolados sont modestes. Mais l’argent des mines vient bientôt changer la donne.

Le père de Fanny étudie et travaille pour payer ses études. Il devient ingénieur en génie civil mécanique. Et trouve du travail dans la plus grande mine de cuivre du Chili: Chuquicamata, à 15 km de Calama. Une mine qui, à elle seule, contiendrait 13% des réserves mondiales de cuivre[3].

«A partir de ce moment-là, la situation s’est améliorée. D’ailleurs ma sœur est née dans une clinique à Calama[4]

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Aujourd’hui, le père de Fanny est gestionnaire de la mine EMIN, responsable de toute la zone Nord. Il travaille à Calama, au nord, et vit dans la Zone centrale. «Tous les lundis matin, un taxi vient le chercher à la maison et l’emmène à l’aéroport, relate Fanny, et le jeudi soir, il fait le chemin inverse

Beaucoup de Chiliens travaillent dans les mines de cuivre au Chili, souvent par service de quatre jours ou plus, selon leur position dans l’entreprise. L’argent tiré de l’exploitation du cuivre est tel que les entreprises ne rechignent pas à arroser allègrement leurs cadres.

«A l’époque où mon père travaillait à La Serena, se souvient la jeune fille, l’entreprise nous payait des billets d’avion chaque week-end pour aller le voir. Et ma mère, ma sœur et moi étions logées dans des hôtels ultra luxueux

Le Chili est fait de ces extrêmes. Des gens qui dorment au Sheraton tous les week-ends, d’autres qui peinent à se payer un morceau de viande chaque semaine.

Aigreur sociale

Conscient de leur origine modeste, les parents de Fanny ne veulent pas que leurs filles s’excluent du monde en fréquentant un collège privé rempli de jeunes de bonne famille. «J’ai étudié dans des écoles avec des numéros, souligne Fanny, des écoles municipales, car nos parents voulaient qu’on se mélange avec tout le monde. Mais ça a été difficile.»

Les moqueries sont quotidiennes: «Mes camarades me surnommaient «la Raponchi», du nom d’une grenouille dans un dessin animé, à cause de mes grosses lèvres… Un jour, lors d’un anniversaire, on a mis un somnifère dans mon verre.  J’avais onze ans

La jeune fille explique : «ils me discriminaient parce que j’avais beaucoup d’argent par rapport à eux». Ecolière puis adolescente, Fanny ne prend pas le bus ni le fourgon scolaire comme ses camarades, ses parents la déposent au collège en voiture. «Quand j’allais prendre la once[5] chez des copines, je voyais la différence. A table, ils disaient des grossièretés, faisaient des blagues tendancieuses. Chez moi, jamais. J’étais toujours polie, bien habillée et avec les ongles propres.»

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Et puis, l’homme à tout faire du collège commence à la «harceler». «Il me suivait après les cours et attendait des choses.» Pendant six mois, Fanny se tait. Elle finit par raconter mais personne au collège ne la croit. «Mes parents m’ont changé d’établissement. Ils m’ont inscrite dans un collège privé subventionné

Mais l’histoire se répète. Après la récréation, Fanny retrouve ses cahiers coupés en deux. Des camarades les ont lancés dans le ventilateur accroché au plafond. D’autres crachent dans son sac quand elle a le dos tourné. La jeune fille se mord les lèvres, elle maigrit.

«Quand mes parents arrivaient à la sortie des cours, ils disaient: «Ah ! Voilà l’enculé de chauve et sa blonde pétés de tunes!» Et ils me traitaient de bourge.» Fanny a quinze ans. Elle reste «silencieuse, soumise». «J’avais honte d’avoir autant d’argent

Jusqu’au jour où s’en est trop. «Un camarade a, une nouvelle fois, insulté ma famille. Je n’ai pas supporté. Je lui ai collé un coup de poing

Les insultes s’arrêtent net. Fanny devient «rebelle». «Je ne laissais plus personne me parler mal ou me marcher sur les pieds.» Pas même les professeurs à qui elle se met à répondre. «J’ai eu plein de problèmes en seconde. J’étais insolente, je me fâchais. Le directeur a souvent appelé mes parents et j’ai été exclue plusieurs fois.»

L’université, les fêtes…

La fin du lycée est plus calme. Fanny trouve ses marques. Elle se fait des amis qui le sont encore aujourd’hui. Et commence à pololear[6].

«A partir de 16 ans, j’ai commencé à bien m’amuser et à profiter de la vie. Je sortais avec mes amis. A 18 ans, je suis allée en discothèque. C’était vraiment bien

La jeune fille étudie d’abord l’orthodontie à l’Université de la Mer. Mais les cours ne la passionnent pas. «Ca faisait cher aussi. Mon père ma sœur et moi  étudions et nous étions cinq à vivre du salaire de mon père.» Pour étudier à l’Université de la Mer, Fanny paye 290 000 pesos par mois. 375 euros.

Alors elle repasse la PSU pour tenter d’entrer dans une université publique, moins chère et plus reconnue[7]. En vain. Elle atterrit en psychologie à l’Université Arturo Prat. Et s’y plaît.

«Je ne manque aucun cours, assure-t-elle dans un sourire, mais j’avoue que je sors beaucoup!» La vie universitaire chilienne est largement marquée par les «carretes»[8] où le pisco et la bière coulent à flots.

Pour autant, Fanny n’a pas l’air irresponsable. Elle travaille depuis ses quinze ans, «pour me payer mes affaires, mes sorties», «pas que j’ai besoin de travailler mais cela me semble normal de me payer certains trucs.»

Et depuis trois mois, elle se gère complètement. Aller au marché, faire le ménage, payer les factures, se lever toute seule, «pas juste parce qu’on te dit de te lever». «Au début, je me sentais seule et triste. Mais finalement, ça m’aidé à me responsabiliser et m’a donné beaucoup de force», raconte la jeune femme.

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Des hommes jaloux.

Fanny est-elle amoureuse? «Non, pas en ce moment.» Elle a eu deux petits copains, Patricio et Jonathan, «deux histoires qui ont mal fini», alors elle ne se plaint pas de la solitude.

Avec le premier, Fanny a tout découvert. «On a été trois ans ensemble. Il a été mon premier copain et mon premier partenaire sexuel.» Elle se souvient de ce jour où elle décide qu’elle est prête. «J’avais 18 ans. J’ai pris un rendez-vous chez le gynécologue sans le dire à personne. J’avais tellement honte en y allant. La gynéco m’a examinée et m’a donné l’ordonnance pour la pilule

Sa mère ne sait rien mais elle tombe sur l’ordonnance dans la table de chevet. «J’ai dû lui raconter!»

Dans la famille de Fanny, «on parle de sexualité, oui». En tête à tête ou tous ensemble. «Mon père s’est chargé de nous expliquer, à Paulina et à moi, les moyens concrets de nous protéger. Ma mère nous parle de nos corps, de nos émotions et s’immisce plus. C’est drôle!», s’amuse Fanny.

Pour la jeune femme, la société chilienne est «machiste, même si des changements sont intervenus». «La femme doit toujours se tenir un peu en retrait. Sinon elle est mal cataloguée

Par exemple? «Par exemple, si un homme sort avec deux femmes, c’est un winner. Si une femme sort avec deux hommes, c’est une fille facile… une salope

De ses deux histoires, Fanny conclut: «c’est difficile d’être avec un homme. Ils sont jaloux, ne supportent pas qu’on ait des amis garçons.»

Patricio n’a pas été fidèle. Et Jonathan ne convenait pas à ses parents. «Il est d’une famille plus modeste, pas très poli ni éduqué… et c’était dérangeant pour moi. Ma famille avait raison, je crois

«Un jour, je l’ai invité dans un café, un lieu bien, relate-t-elle. Et il a commandé un completo (hot-dog)[9]. La honte! Il ne servent jamais de completo dans ce genre de café !»

Des femmes sensibles.

Fanny ne s’intéresse pas à la politique mais elle dit spontanément que Michelle Bachelet a engendré «beaucoup de changements pour les femmes: plus d’opportunités professionnelles, la parité au sein du gouvernement

Pour elle, la société chilienne est machiste «à cause des femmes». «Quand une ampoule est cassée, elles attendent que l’homme la change. Pourtant, elles en sont tout aussi capables!»

Depuis toute petite, Fanny a appris à tout faire: «de balayer, activité soi-disant féminine, à changer une roue de voiture», dit-elle fière. «Et je ne me sens pas moins féminine!»

Perchées sur ses oreilles, des perles fines se chamaillent avec un anneau en argent. Sur sa langue, un piercing joue à cache-cache quand elle parle. Et sa commode est remplie de produits de beauté.

«-  Qu’est-ce qu’être une femme pour toi?» Elle se tait. Regarde par la fenêtre et laisse passer un long silence.

-  Je crois que c’est voir l’autre aspect des choses

«La femme assure l’équilibre du foyer. Elle doit savoir tout faire quand l’homme se concentre sur une activité. Elle donne la vie et a un sixième sens avec ses enfants. Elle est plus intuitive, plus à fleur de peau. Les hommes, eux, sont décidés. Ils sont l’autorité, un refuge.»

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Fanny s’estime «chanceuse», «d’avoir la famille qu’elle a, et d’être ce qu’elle est grâce à eux et à ses chutes.» Elle ajoute: «de vrais amis, je crois que je n’en ai pas. Des connaissances, oui plein, mais des amis sur qui compter, non…»

«Je suis très impulsive et j’ai un fort caractère», explique-t-elle. Elle parle de ses défauts: «peu tolérante, très sensible à l’opinion des autres, orgueilleuse…»  Mais oublie une qualité: l’enthousiasme.

Fanny ne rechigne pas. Forte tête sans doute. Mais naturelle et ouverte.

D’ailleurs, elle rêve de partir poursuivre ses études à l’étranger. «En Angleterre, en Italie… Pour la culture, l’architecture et, surtout, pour découvrir quelque chose d’inconnu!»

Heylay, l’Américaine qui a vécu chez ses parents pendant plusieurs mois, y est pour quelque chose. «On a suivi toute l’élection d’Obama ensemble. Elle m’a montré des photos de sa maison, de sa famille. Moi, je l’ai amenée dans plein d’endroits. C’était génial!»

Mon téléphone sonne. C’est Jessica qui m’appelle. L’heure de mon bus approche. Je dois encore passer faire mon sac et manger un morceau. Fanny rigole. Elle s’amuse à poser pour les photos.

«Avec le balai, ouais, et avec tout le bazar là sur le lit, c’est marrant!… En fin de compte, je suis en train de faire le ménage, non?!»


[1] Ancienne usine de salpêtre, à l’arrière d’Iquique, dans le désert d’Atacama.

[2] Station balnéaire très prisée des familles aisées et des surfeurs.

[3] Le Chili tire le principal de ses richesses du cuivre, il est le premier pays producteur t exportateur du métal rouge dans le monde.

[4] Ville à quelques kilomètres de la mine Chuquicamata, en plein désert.

[5] «Tomar once»: le soir, beaucoup de familles chiliennes ne dînent pas, elles prennent la once, c’est-à-dire boivent un thé accompagné de pain avec de l’avocat, des tomates, du fromage ou de la charcuterie.

[6] Avoir un petit copain. Vient de pololo, petit copain.

[7] Au Chili, le système éducatif supérieur est privatisé et très cher. A la fin du lycée, les étudiants passent la PSU (Prueba de Selección Universitaria, Examen de Sélection Universitaire). Les résultats déterminent la possibilité d’accéder à certaines études et à certaines universités. Les meilleures d’entre elles (publiques ou privées subventionnées comme l’Université du Chili, l’Université Catholique du Chili) exigent de bons voire très bons résultats. Et elles coûtent beaucoup moins cher que les nombreuses universités privées, peu regardantes sur le niveau d’entrée de leurs étudiants.

[8] Fêtes, terme utilisé dans ce sens uniquement au Chili.

[9] Hot-dog chilien peu cher, toujours servi dans les lieux les plus populaires.

03/11/2009

Une Réponse pour “Fanny Bolados, les deux mondes”

  1. Redigé par Tonino El Toucan:

    Belle tranche de vie, dans cette société que l’on devine très contrastée socialement.
    Une jeune fille avec manifestement beaucoup de caractère. L’interview a dû s’en trouver facilitée, non ?
    Enfin elle aurait quand même pu offrir à la journaliste de quoi se restaurer…