Edith Oñate, l’amoureuse

Edith Oñate, femme amoureuse.

A 45 ans, Edith Oñate a les yeux lumineux des jeunes amoureuses. Le sourire léger et les gestes assurés.

Depuis l’âge de cinq ans, elle tisse le crin de cheval. Comme 500 des 1300 habitants de Rari, village aux pieds de la Cordillère. Avec l’art et la manière.

Depuis ses 43 ans, elle aime et est aimée avec bonheur.

Le code secret? Orlando. Mais chut, le bonheur n’est pas pour tout le monde !

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Autour de Rari, village à 22 km de Linares (à 300 km au sud de Santiago), les champs verts couvrent les premières courbes de la Cordillère. Les eucalyptus s’emmêlent avec les peupliers et les aromos[1]. Le vent est frais. Des chevaux pâturent un peu partout.

Pour rejoindre la maison d’Edith, je marche plusieurs kilomètres sur un chemin caillouteux. Le bus m’a laissée sur le bord de la grande route. Je reconnais bientôt le petit kiosque où Edith vend ses papillons, sorcières, souris, bracelets et colliers en crin. Elle m’attend. Pimpante et énergique.

Les papillons, lézards et souris de crin, réalisés par Edith et sa mère Maria.

Edith Oñate est née à Rari, village des artisanes de crin de cheval depuis plus de 200 ans. Et depuis ses cinq ans, elle tisse le crin. A merveille.

«J’aime profondément ce que je fais, raconte-t-elle sincère. Tisser le crin me relaxe, me comble. C’est un artisanat très délicat, je crois qu’il me ressemble…»

Assise sur un banc de bois, à l’extérieur de la maison de sa mère, Edith, efficace, m’explique chaque étape de son travail. Le crin arrive directement des abattoirs de Temuco[2]. «Quand on le reçoit, il est sale, il sent mauvais et parfois, il y a même des vers!», rigole-t-elle. Pas effrayée par ce crin «dégoutant», elle le tient tout de même du bout des doigts.

Le crin que travaille Edith vient directement des abattoirs de Temuco. "Quand il arrive, il est sale et sens mauvais.... eurk", dit-elle en le tenant du bout des doigts.

Pour désinfecter le crin, Edith et ses consœurs artisanes du village font bouillir les poils dans de l’eau et du détergent. Pendant plusieurs jours. Puis le crin désinfecté sèche au soleil. Là, Edith sépare les poils blancs (qui viennent uniquement de chevaux blancs) des autres couleurs naturelles: crème, marrons ou noirs. «C’est le crin blanc que nous teignons avec des colorants chimiques, poursuit Edith. Ainsi il devient rouge, vert, jaune ou même turquoise!»

En professionnelle, elle détaille son travail avec précision et assurance. «J’utilise des fibres végétales pour la structure des pièces, puis je tisse avec le crin. Mes seuls outils sont une aiguille, des ciseaux et de bons yeux!», s’amuse-t-elle. Mais il y quelque chose d’autre. Comme une joie tranquille qu’elle transporte aux coins des lèvres.

«Le week-end, mon ami est là. C’est pour ça que je n’ai pas pu te retrouver plus tôt», m’explique-t-elle.

Voilà là clé du bonheur léger qui flotte autour d’Edith: Orlando. Amoureux de 58 ans.

«Cela fait deux ans que nous sommes ensemble et c’est vraiment beau», dit-elle simplement. Ses yeux brillent de confiance.

«J’ai du attendre presque toute ma vie pour que quelqu’un m’aime comme je suis, me valorise et m’admire. Mais j’ai trouvé…»

Les parents de la campagne.

Edith grandit à la campagne. «J’ai passé toute ma vie à Rari, dans la maisons de mes parents.» Son enfance est «tranquille». Elle joue avec ses deux sœurs et son frère. Et travaille beaucoup: «A la campagne, on se nourrit de ce qu’on sème et élève. Avec mes frères et sœurs, on faisait le pain, des omelettes et on s’occupait des volailles et des cochons.»

Bonne écolière, Edith prend plaisir à apprendre. Elle rêve de continuer ses études au collège. Mais ses parents, «machistes et méfiants comme tous les gens de la campagne», refusent qu’elle aille à la ville pour poursuivre son éducation. «A la campagne, les hommes ont le droit de sortir, d’aller à la ville. Les femmes, elles, doivent rester à la maison. En tous cas, c’était comme ça à l’époque

A 15 ans, Edith se décide. Elle entre au service d’une des filles du grand propriétaire chez qui travaille son père. «Mon père s’occupait de la maison, du terrain, il plantait pour eux.» Grâce à ce travail, elle se paye finalement la fin de ses études. Mais plus tard.

De droite à gauche: le crin naturel lavé, le crin teint et les fibres végétales pour la structures des pièces tissées en crin.

Aimer toute seule et aimer tout court.

«Vers 20 ans, je suis tombée amoureuse», relate Edith, maintenant assise au chaud à l’intérieur de son kiosque de vente. C’est ami de son frère. Il s’appelle Carlos, il est militaire.

«On étaient très amoureux mais les deux familles se sont beaucoup mêlées de notre histoire… Mes parents, ses six sœurs, sa mère…» Quand Edith tombe enceinte, c’est pire. Tout le monde à son mot à dire. Edith finit par élever son enfant seule. Sans Carlos.

«Il n’a jamais abandonné son fils, s’est toujours soucié de lui. Mais il est parti faire sa vie à La Serena», dit Edith, les yeux éteints.

Sa deuxième expérience n’est pas meilleure. Avec Jaime, un autre ami de son frère, Edith reste deux ans. Pololeando[3], «en cachette des parents évidemment». «Mais Jaime n’était pas très décidé et ma mère s’en est tellement mêlée…» Finalement, Edith donne naissance à Constanza, sa fille. Toute seule, une nouvelle fois.

Pendant 20 ans, son premier amour s’offre même le luxe de se blottir dans ses bras une fois par an, quand il vient voir son fils à Rari. Edith ne dit rien. Elle espère trouver quelqu’un qui la mérite.

Alors quand Orlando, 58 ans, employé du «Country Club La Reina» à Santiago et originaire de Rari, pose son regard sur elle, Edith se sent bien.

«On s’est rencontré à l’occasion des funérailles d’une petite vieille du village que tout le monde aimait beaucoup, raconte-t-elle, rêveuse. On a beaucoup parlé tout de suite. Et je me suis sentie tellement en confiance que je le lui ai confié: «ce que je veux le plus au monde, c’est oublier le seul homme de ma vie.» Elle parle de Carlos.

«Avec Orlando, on a plein de choses en commun. Je suis une femme d’église, j’aime chanter dans les chœurs, balayer la chapelle, arranger les fleurs. Lui aussi aime l’église. Il est bon, simple, affectueux.»


Edith rayonne quand elle parle de son compagnon. Pourtant Orlando a dû y croire et être patient. «J’avais beaucoup de mal à me laisser aller, à dire je t’aime. J’avais peur d’un troisième échec.» Mais un jour (un 14 février!), elle lâche prise et accepte de devenir sa «polola» officielle.

Là, les ennuis commencent à la maison. «Mes parents ne savaient pas évidemment, expose-t-elle, mais ils me voyaient sortir et ça ne leur plaisait pas. Ils ont commencé à me faire des remarques et petit à petit m’ont rendu la vie impossible.»

Les mots d’aigreur et les disputent s’enchaînent. Tous les jours. Edith explose. «Je vais partir! Je n’en peux plus!», lâche-t-elle un jour à sa mère.

Une voisine cherche à louer une petite maison. Orlando est d’accord pour qu’ils s’installent ensemble… «J’étais tellement énervée et fatiguée de mes parents que je suis sortie voir la voisine. Le week-end suivant, je visitais sa maison

Pendant qu'elle tisse, Edith laisse un poil de crin accroché à son oreille et un autre coincé entre ses lèvres...

Edith a aujourd’hui 45 ans. Depuis 9 mois, elle vit dans une «jolie» maison à Linares, avec son compagnon et ses deux enfants. «Ils s’adorent. Et entre Orlando et moi, tout se passe parfaitement.»

Elle se fait belle pour le samedi, jour où Orlando revient de sa semaine de travail à Santiago, lui prépare ses plats préférés. Il l’emmène au restaurant, l’invite à une glace dans la galerie commerciale. Edith sourit jusqu’aux oreilles.

Soudain, quelqu’un toque à la porte du kiosque où nous discutons. C’est sa mère, María. Elle entre un peu gênée. Pose deux-trois questions. María n’a pas vraiment de raison de venir. Juste une envie  impossible à camoufler de savoir ce que sa fille peut bien me raconter. Edith ne dit rien. Je réponds tranquillement aux questions de María. Mon regard croise celui de sa fille. Un sourire au coin des lèvres.

Femme entrepreneuse et mère épanouie.


A propos de la situation des femmes au Chili, Edith estime qu’elles sont «vraiment prises en compte et valorisées» depuis que Michelle Bachelet est présidente. «Au niveau professionnel mais aussi au niveau des droits, dit-elle. Aujourd’hui, l’homme et la femme ont les mêmes droits

Elle se dit «heureuse d’être une femme» et «heureuse de l’être une femme dans ce pays». «Avant, la société chilienne était très machiste. Les hommes commandaient et décidaient tout. Surtout à la campagne. Mais les femmes ont perdu cette crainte qui les glaçait. Elles s’expriment haut et fort maintenant!»

Edith en tous cas a l’air épanouie. «Je me sens importante comme femme et comme personne. Je me suis réalisée dans mon travail et auprès de mes enfants», souligne-t-elle.

Son artisanat voyage dans tout le pays. Il est connu jusqu’en Allemagne en passant par la France, le Brésil ou l’Argentine. «Je n’ai pas eu peur d’aller me faire connaître, de présenter mon travail», fait-elle valoir.

Et ses parents ont fini par accepter Orlando. «Ils le haïssaient quand je suis partie de la maison mais, avec le temps, j’ai réussi à leur faire comprendre que la société d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier. Et maintenant, ils l’adorent.»


Pour Edith, les hommes et les femmes sont similaires. «A part nos sexes qui sont différents, nous avons les mêmes capacités. Et la même façon de vivre maintenant.» Elle pense aux médecins, aux travailleurs sociaux, qui, aujourd’hui, sont aussi bien hommes que femmes. Elle renchérit: «Un ami à moi tisse le crin mieux que beaucoup de femmes et ma fille veut étudier la mécanique!»

«C’est comme ça maintenant parce que nous, les femmes, nous faisons face, nous nous assumons désormais!»

Il y a trois semaines, Edith a rencontré la présidente. «Elle est si courageuse, si sûre d’elle et convaincante. Je me suis sentie vraiment femme à ses côtés.»

Quelle femme est Edith Oñate ? «Une femme super joyeuse. Très sociable, avec beaucoup de personnalité. Une femme entrepreneuse et accessible

Une femme qui profite des plaisirs du corps sans rougir. «Le sexe est vital. Quand tu fais l’amour, tu te sens bien, tu as plein d’énergie. Ca rajeunit, enlève les maladies et les manies. Après ça, on se lève avec une énergie folle!», sourit Edith.

A ses enfants, elle raconte la vérité. «Les choses bien et les choses moches. Contrairement à ce qu’ont fait mes parents avec moi, je leur dis tout. J’explique à ma fille le vocabulaire respectueux mais aussi les mots vulgaires qu’elle va entendre dans la rue.»

Le rêve d’Edith? Celui d’une amoureuse. «Me marier. J’aimerais beaucoup me marier. Oui, je le ferais avec Orlando…» Elle me regarde silencieuse. Ses parents sont loin dans le fond du jardin. Ses yeux scintillent.

Les papillons d'Edith. Elle est la seule du village à savoir tisser de papillons de plus de 10 cm de haut.

Toc, toc. C’est Orlando qui frappe. Elle se faufile. Et un peu rouge, me présente «son petit amour». Il est discret, bronzé et moustachu. A l’air profondément gentil. Il me salue et se penche vers l’oreille d’Edith. Chut c’est un secret…


[1] Sorte d’acacia qui peut monter jusqu’à 17m dans les zones chaudes.

[2] A Temuco, ville de la IXe Région (à 700km au sud de Santiago), il est fréquent de manger de la viande de cheval et donc de tuer des équidés.

[3] Ils sont petits-amis.

11/11/2009

Une Réponse pour “Edith Oñate, l’amoureuse”

  1. Redigé par ghislaine:

    comme quoi, faut toujours aller aux funérailles des ptites vieilles… et bien écouter les histoires d’une ptite jeune
    big bise