Esther Sandoval, mère Mapuche

Esther Sandoval, Mapuche à la campagne.

Esther Sandoval a 52 ans. Six enfants et plusieurs petits enfants.

Elle aime tisser la laine de mouton, s’occuper de ses poulets et admire la campagne qui l’entoure depuis toute petite.

Surtout, Esther Sandoval est Mapuche. Indienne Mapuche.

Et n’a pas de raison d’en avoir honte.



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Esther Sandoval, 52 ans, est Mapuche. «Pas Chilienne». D’ailleurs, elle enrage d’avoir hérité de ce nom de famille huinca[1]: Sandoval. «Je ne me sens pas Chilienne et ce Sandoval ne me plaît pas. Pourquoi avoir un nom espagnol si je suis Mapuche? J’aimerais avoir un nom Mapuche

Toute la famille d’Esther descend des Mapuche, indiens installés au Chili bien avant l’arrivée des conquérants espagnols au XVIe siècle. Toute sa famille. Quoique.

«Ma grand-mère raconte qu’à leur arrivée, les Espagnols ont kidnappé des femmes Mapuche et les ont mis enceintes. Les Mapuche, qui luttaient contre l’envahisseur, ont aussi pris en otage des Espagnoles… Alors peut-être que dans ma famille, du sang espagnol s’est glissé, explique Esther, assise près de la cuisinière à bois qui commence à chauffer la pièce. Mon grand-père avait les yeux bleus et des traits de huinca voire de gringo[2]

Autre possibilité: «Je pense que nous nous appelions Chachaillado mais comme mes aïeux étaient très discriminés en raison de leur origine mapuche, ils ont dû changer leur nom», envisage aussi Esther.

Au Chili, environ 600 000 personnes s’auto-définissent Mapuche, sur près de 16 millions de Chiliens (selon l’enquête Casen 2006). Ils sont souvent parmi les plus pauvres du pays et souffrent de discriminations répétées qui compliquent leur accès au travail et à l’éducation.

«A l’institut où j’étudie la gastronomie, on me fait répéter mon nom de famille sans cesse, relate Adela, la fille d’Esther, qui fait la vaisselle à côté de nous. Et si j’étais plus mate de peau, je suis sûre qu’ils m’appelleraient la mapuchita[3]

Esther ajoute: «Parfois, le Mapuche parle mal l’espagnol et le huinca rigole

Esther tisse

Du mapudungun à l’espagnol.

Esther Sandoval est née à la campagne et y a toujours vécu. Sa mère accouche à la maison, des mains de sa grand-mère. Pas à l’hôpital. «Je suis née un premier janvier alors il y a eu une fête pour mon arrivée, commente Esther. Ils ont même tué un mouton.»

Sa famille vit à Truf-Truf, une communauté mapuche à quelques kilomètres de Temuco. Dans une ruka[4], habitat traditionnel des Mapuche.

A la maison, Esther, sa sœur Marta, leur mère et leur grand-mère parlent mapudungun, la langue des indiens Mapuche. Ce n’est qu’à 8 ans, quand elle entre finalement à l’école, qu’Esther apprend l’espagnol.

«J’avais beaucoup de mal à comprendre l’institutrice et j’avais peur de parler, raconte-t-elle. En plus, à l’époque, ils nous tapaient sur les doigts avec une baguette de saule ou de colihué [5] quand on n’était pas sage.»

A l’école, la grande majorité des enfants est Mapuche. Les professeurs, tous huinca, enseignent en espagnol.

«J’aimais bien l’école. J’apprenais beaucoup de choses en espagnol. Je jouais avec mes copines Rosa, Emma et Juanita, à la ronde ou à la marelle

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Quelques mots de mapudungun:

Le mapudungun est avant tout une langue parlée. Plusieurs orthographes sont donc acceptées. La prononciation se trouve entre crochets.

Marri-marri = Bonjour

Lamguen [lamiène] = sœur

Ñuke = maman

Peñi = frère

Poñi = Papa

Cofke = le pain

Inche Esther Piñen = je m’appelle Esther.

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Mais bientôt, la santé de la grand-mère d’Esther ne permet plus de la laisser seule. Alors la petite-fille doit abandonner l’école.

«Il fallait aider la chuchu[6] à se déplacer car elle était aveugle d’un œil, lui servir le maté[7] le matin.» Esther se charge aussi des moutons que sa famille élève: «les emmener au pré, rester avec eux, puis les rentrer le soir.» Elle aide à faire le pain et les repas. «Ma mère me montrait comment preparer le blé ou le muday[8]

A douze ans, la jeune adolescente apprend à filer la laine de mouton et à quinze ans elle sait tisser.

Depuis ce jour, voilà le travail principal et favori d’Esther: tisser la laine de mouton pour en faire des tapisseries, des couvertures ou des couvre-lits.

C’est l’activité traditionnelle des femmes mapuche, «avec la cuisine, les enfants… et tout ce qui se passe à l’intérieur de la maison». Les hommes, eux, se chargent de l’élevage et des cultures à l’extérieur.


Esther, au travail sur son metier a tisser.

Assise sur un tabouret de bois recouvert d’un coussin tissé de couleurs vives, Esther tient ses mains ensemble sur la table, une table de bar sûrement récupérée à la ville. Elle n’est pas très bavarde. Peu habituée à parler d’elle. Adela l’encourage. Lui donne des exemples de ce qu’elle pourrait me raconter. Et Esther se laisse un peu aller.

«A 19 ans, je me suis mariée.» Comme le dicte la tradition mapuche, Esther et Ernesto, son promis, se mettent d’accord sur le jour et l’heure, et Ernesto la «vole» un soir, alors que leurs deux familles ne se doutent de rien.

«Je suis sortie en cachette et il m’a emmenée chez ses parents», raconte Esther. Le lendemain, la famille du fiancé envoie quelqu’un prévenir la belle-famille que leur fille s’est mariée dans la nuit. «J’étais nerveuse. Il y a avait beaucoup de gens chez lui et je ne savais pas comment ils allaient me recevoir», commence à se confier Esther.

Une fois partie, la future mariée ne peut pas revoir sa famille avant le jour du mariage officiel et le paiement de la dot. «Finalement, nos familles se sont mises d’accord et Ernesto a payé un animal et un bonne somme d’argent à mes parents.» Le mafün, mariage mapuche, est organisé quelques semaines plus tard.


tisse 2

Mais comment Ernesto et Esther se sont-ils rencontrés? Esther ne raconte pas avec force de détails. Elle regarde la table, fait des réponses courtes. Un peu gênée. «Euh, oui, j’étais amoureuse… On s’est connus à Temuco quand il faisait le service militaire…»

Esther et Ernesto ont été pololos[9] pendant trois ans avant de se marier. «En cachette des parents». Mais je n’en saurai pas beaucoup plus. Esther Sandoval est une femme réservée, comme beaucoup à la campagne.

De son union avec Ernesto, Esther a sept enfants. Cécilia, sa première fille, naît avec un retard mental. «Elle n’a jamais pu parler ni marcher», explique-t-elle.

Les six enfants qui suivent sont bien portants. Et arrivent les uns après les autres. Erwin a aujourd’hui 29 ans, José Luis 27, Adela 25, Luisa 23, Ignacio 16 et Rayen 15 ans.

«Jusqu’à Luisa, je voulais les avoir. Après j’ai pris la pilule mais les deux derniers sont quand même arrivés. Par surprise!», rit Esther. Son rire est incroyable. Plus on parle, plus il s’invite à notre table. Elle se détend un peu. Réfléchit un peu à elle.

Esther et son rire !

«Quand c’est nécessaire, je tisse jusqu’à une heure du matin!»

Depuis des années maintenant, Esther fait vivre sa famille grâce à l’argent qu’elle tire de la vente de ses tissages. Elle élève aussi des poulets et des canards. Et cultive un potager en bataille.

Son mari a longtemps travaillé en Argentine, comme ouvrier pour les récoltes de pommes. Il est aussi «commerçant»: il achète et revend vaches, chevaux et moutons.

Aujourd’hui, seuls Nacho[10] et Rayen vivent avec Esther et Ernesto. A quatre, ils ont «environ 100 000 pesos par mois»[11]. «C’est difficile, commente Esther, et pourtant on n’achète ni les patates ni le poulet… Mais avec mon mari, on a toujours voulu avoir des enfants éduqués. Alors on fait le maximum.»

Ignacio et Rayen passent la semaine à Temuco, l’un chez son frère, l’autre dans un internat. Comme ça, ils peuvent poursuivre le collège et le lycée. Et peut-être rêver d’Université.

«Ce n’est pas évident de payer tout ce dont ils ont besoin. Mais bon, on y arrive. De toute façon, quand c’est nécessaire, je tisse jusqu’à 1h du matin!», s’exclame Esther. Adela confirme. Elles se regardent. Proches, tranquilles.

Esther est heureuse de la relation qu’elle entretient avec ses enfants. «Quatre sont déjà partis de la maison mais ils viennent souvent me voir. Et José Luis me demande même encore des câlins. Il a 27 ans!»

Ernesto, le père, est «moins affectueux». «Il salue ses enfants mais pas beaucoup plus.» «Les hommes Mapuche sont comme ça. Pas très expressifs», complète Adela.


Plus je prends de photos, plus Esther rigole. On s'est rarement autant remué autour d'elle lorsqu'elle sert la soupe !

Et avec Esther, comment est-il, Ernesto?

«Quand mon mari était en Argentine, j’étais tranquille moi!», lâche-t-elle en éclatant de rire. «Il a toujours été petit chef. Maintenant, ça va mieux. Peut-être à cause de l’âge ou des enfants. Mais au début, je me demandais souvent: mais pourquoi je me suis mariée?!…»

Ernesto est «autoritaire». Il décide tout. Et l’a déjà frappé  lors de disputes. «Avant, il me tapait mais maintenant, il s’énerve c’est tout

Le reste de la famille le craint aussi. «Quand on a découvert que ma fille Luisa était enceinte, sans être mariée ni même que le père assume sa responsabilité, on ne savait pas comment le dire à mon mari…», relate Esther. José Luis, Adela et son mari Ramon viennent pour l’occasion. Luisa est envoyée à Temuco, «pour la protéger… On avait peur qu’il la frappe en apprenant ça

Ernesto s’emporte effectivement. «Il a dit qu’il ne voulait plus voir Luisa, qu’à cause d’elle, il aurait honte devant les voisins et auprès des amis. Qu’elle pouvait donc mourir de faim, il n’irait pas l’aider», rapporte Esther. Quand sa fille accouche, Esther attend que son mari soit absent pour aller la voir à Temuco.

Les femmes dedans, les hommes dehors.

Sur la situation des femmes au Chili, Esther dit que «les femmes mapuche passent leurs vies à travailler.» Elle note tout de même que «tout est quand même plus libéral qu’avant

«Les femmes peuvent faire plus de choses maintenant. Elles peuvent sortir de la maison sans demander la permission. Elles sont mieux traitées. Avant, elles ne sortaient jamais pour aller à la ville et devaient faire tout ce que l’homme disait

Sa belle-sœur, par exemple, n’est jamais allée vendre ses tissages à Temuco. Un proche y allait toujours pour elle.

Esther ajoute: «maintenant, la femme peut répondre à l’homme et même le gronder. Et si le huinca frappe sa femme, il existe des lois pour qu’elle se défende

Pour Esther, les femmes huinca sont plus libres. Elles vivent souvent à la ville et leurs maris sont plus permissifs. «Les hommes mapuche sont très machistes », appuie-t-elle. «Les choses doivent fonctionner comme ils le disent. Et même lors du Guillatun[12], la cérémonie est toujours dirigé par le lonco[13],  pas par la machi[14].»

Qu’est-ce qu’être une femme? Esther regarde sa fille. Elle reste silencieuse. «Je ne sais pas trop… Dieu a décidé de me faire femme!»

Mère et grand-mère, Esther se dit «heureuse d’avoir ses enfants parce qu’ils la respectent tous». Elle complète: «Une femme peut faire tout ce que fait un homme, mais l’homme ne peut pas mettre au monde

Pour elle, la femme «est plus à l’intérieur», quand l’homme «a tendance à sortir». «La mère est responsable tandis que le père est capable de se saouler et d’oublier ses enfants.»


Esther sert la cazuela qu'Adela a préparé pendant que nous discutions Esther et moi.

Cacher l’amour, nier le sexe.

Esther est une femme «affectueuse, travailleuse». «Un peu en colère parfois… Et timide, oui aussi

Je tente quand même ma question habituelle sur la sexualité. Esther se fige. Elle ne dit rien. Ma question est intime, trop intime. Je lui répète qu’à tout moment, elle peut refuser de répondre…

«La sexualité, c’est privé. C’est quelque chose de très tabou.» Et elle parle des autres. «Chez nous, un père ne doit pas voir sa fille en train d’embrasser son copain. Les parents ne doivent pas savoir, surtout pas…»

Elle poursuit: «la majorité des hommes Mapuche disent que c’est un manque de respect si ils s’embrassent devant tout le monde. Et quand ils apprennent que leur fille a un copain, ils s’énervent et s’en prennent à leur femme. La femme est toujours responsable des problèmes


Dans le potager, un peu sauvage !

Esther Sandoval rêve de choses simples. «Porter ses enfants, Ignacio et Rayen, jusqu’à l’Université, vivre mieux, vendre ses tissus plus cher». Elle a peur «de l’obscurité» et «un peu des vaches» depuis que l’une d’elle lui a donné un coup de tête qui l’a jetée au sol. Elle évite aussi d’imaginer que Rayen puisse faire la même erreur que Luisa : tomber enceinte seule, et d’un huinca.

Car si Esther «aime bien les huinca», elle préfèrerait que ses enfants épousent des Mapuche. «Le seul huinca qui a été avec un de mes enfants ne s’est pas bien porté alors je ne fais pas confiance…»

Et si ses enfants, éduqués et installés à la ville, perdaient leur culture et leur langue mapuche?

«Je ne crois pas. Il y a quelques années le mapudungun avait presque disparu. Nous, parents, parlions l’’espagnol à nos enfants pour qu’ils aient moins de problèmes à l’école. Mais depuis quelques années, les jeunes l’apprennent eux-mêmes, ils le parlent et viennent à toutes les fêtes traditionnelles

Adela est de ceux-là. Comme Magaly, la belle-fille d’Esther.

«Il ne faut pas qu’ils oublient leur identité. Ils doivent en être fiers


Esther devant sa maison, dans la commnauté Mapuche "Tres Cerros", juste à côté de Temuco.

L’aiguille de l’horloge en plastique a déjà fait deux fois le tour du cadran. Pendant que nous parlions, Adela a plumé la poule qu’Esther a attrapée. Elle l’a vidée de ses entrailles et fait cuire avec du riz, des pommes de terre et de la coriandre notamment. La cazuela est prête.

Vite, il faut l’avaler car le seul bus qui descend vers Temuco passera bientôt sur le chemin principal. Esther sourit. Elle est détendue. Finalement, ce n’était pas si désagréable de parler de soi.


Esther appelle ses "poulets" pour les nourrir.

Ecouter comment Esther appelle ses poulets et ses canards pour les nourrir…. Et comment elle attrape une poule pour le repas de midi!

Adela, sa fille, commente la scène.

«Adela : - Voilà comment elle appelle ses poulets… Tu vas voir comment ils vont arriver!

Le jaune des œufs de ces poulets est très jaune, d’un jaune intense, parce que ces poulets sont nourris avec du blé, ils mangent des petites bêtes naturelles, dans la terre… Pas comme les poulets d’élevage industriel! Ceux-là n’ont jamais rencontré un seul insecte, ils n’ont jamais mangé un seul ver de leur vie ceux-là!

Moi : – Ooooh! Les tout petits qui arrivent…

Adela : – Petit, petit, petit…. Petit canard! Petite canard! (rires)

Ces poulets sont quasiment sauvages. Ils n’ont jamais vécu en poulailler, c’est pour ça que c’est difficile de les attraper… Ils sont fous, ils débattent.

Esther : – J’en ai attrapé une…. (Rire)

Adela : – Il faut être, comme tu disais, coquin, rapide, pour y arriver.»

Poules, coq, canards et cannetons.


[1] Nom donné par les Mapuche aux personnes non Mapuche.

[2] Nom donné par les Latino-américains aux ressortissants des Etats-Unis et plus largement aux étrangers.

[3] Petite mapuche, péjoratif.

[4] Ruca: sorte de tipi plus aplati, construit avec du bois brut, de la toile et de la paille……

[5] Colihue : plante de la famille des graminées dont les tiges sont droites, lisses et très résistantes.

[6] Grand-mère en mapudungun, langue des Mapuche.

[7] Maté : infusion d’herbes Maté, originaires des zones autour des fleuves Paraná, Uruguay et Paraguay. Tres consommée en Argentine, Uruguay et au sud du Chili, notamment.

[8] Muday: boisson mapuche peu alcoolisée, à base de blé.

[9] Petits-amis.

[10 Diminutif d’Ignacio. Les diminutifs sont fréquemment utilisés au Chili.

[11] 100 000 pesos = 130 euros.

[12] Rite mapuche de connexion avec le monde spirituel pour demander le bien-être, l’union de la comunauté ou remercier pour les bienfaits reçus.

[13] Lonco : chef d’une communauté mapuche.

[14] Machi : médecin mapuche qui utilise les plantes et les esprits, souvent une femme. Peut entrer en contact avec le dieu mapuche, el Chaw Gvnechen (prononcer Chawhénéchen), et comprend les messages de la nature, très importante dans la philosophie des Mapuche et leur interprétation du monde.

15/11/2009

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