Aïda Guzman, femme de marin

Aïda Guzman

A 52 ans, Aïda Guzman n’a jamais travaillé.

Elle est l’épouse de son mari marin et la mère de ses trois enfants, Cristian, Denise et Constanza.

Elle s’occupe d’elle un peu aussi, aime la nature patagonne et le basket à la télé.

Et tant que la santé est là, cette vie lui va bien.

Rencontre en matinée. Dans une énorme maison de Punta Arenas.

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Aïda a la maison et la voiture des plus riches: énormes et luxueuses. Mais pas de manières empoulées.

Quand je sonne à la porte avec Lili, sa cousine éloignée qui m’héberge, Aïda ouvre en jogging. Elle a l’air surpris, sérieux voire méfiant. Genre: «Qu’est-ce qu’elles peuvent bien vouloir celles-là?» Mais son accueil est sympathique.

Lili explique: «C’est une amie française qui fait un travail sur les femmes au Chili et elle voudrait interviewer une femme de marin ici à Punta Arenas…» Aïda jette un coup d’œil à mon visage. Mes yeux clairs m’ont déjà trahie. Elle se doutait bien que je n’étais pas d’ici. Et rit à ma proposition. «M’interviewer?!…» Un silence. «Ouais, d’accord

L’intérieur de la maison d’Aïda est impressionnant tellement il est cossu. Du carrelage impeccable, des petits escaliers par-ci par-là, une fontaine à l’espagnole au beau milieu de l’entrée. Des rideaux soyeux, un canapé tissé de fils dorés, des bougeoirs sur la cheminée et deux parfums en forme de Tour Eiffel sur la table basse.

«Viens ma fille, on va aller dans la cuisine. On sera tranquilles là-bas.»

2. Aïda Guzman

Aïda Guzman est née dans une commune rattachée à Santiago. A San Miguel précisément. «Dans une famille de classe moyenne», dit-elle. Son enfance est «bien», elle s’amuse beaucoup et grandit «avec 12 frères et sœurs!»

«Depuis toute petite, j’aime beaucoup jouer. Enfant, je pratiquais tous les sports… même le foot ou le basket. Je jouais même avec le grand-père, c’est pour dire!»

Sa mère décède lorsqu’elle est toute jeune alors Aïda grandit auprès de sa tante et de son oncle. «Ca n’a pas fait de changement trop brutal car on vivait déjà presque tout le temps chez eux avec ma mère», explique Aïda. Alda, sa tante devenue sa mère, travaille dans une usine de tissus. Jorge, son oncle, «dirige des ouvriers qui fabriquent des jarres en osier».

Avec les cousins devenus frères et sœurs, Aïda prend du bon temps. Mais les parents sont stricts.

«On avait des horaires et pas toujours le droit de sortir», se rappelle-t-elle.

A l’école de religieuses où est envoyée Aïda, la petite fille et ses nombreuses sœurs font effet. «On était tellement que tout le monde nous connaissait!»

«C’était chouette l’école à l’époque. On faisait plein d’activités: du théâtre, du cinéma, des jeux… Pas comme aujourd’hui», ajoute-t-elle.

Un garçon au coin de la rue Yougoslavie.

Aïda ne termine pas le collège. A «15-16 ans», elle part à Punta Arenas. Pour «rendre visite à une tante et découvrir». Finalement, «j’ai connu mon mari et ne suis plus jamais repartie!», rit-elle, assise à la table de la cuisine.

«Un jour, j’arrivais par la rue Yougoslavie, se souvient-elle amusée, et un garçon est apparu au coin de la rue. Il marchait avec des filles du quartier. Ils m’ont invité à un anniversaire. J’y suis allée, on s’est connus… Et voilà, depuis, il ne m’a plus lâchée!»

Luis, son mari, est déjà marin quand ils se rencontrent. A peine plus jeune qu’Aïda, il doit demander l’autorisation à sa hiérarchie pour pouvoir épouser la jeune fille. Ils sont encore mineurs.

«J’étais amoureuse bien sûr. Sinon je n’aurais pas fait d’enfants avec lui!», commente Aïda. A 16 ans,  elle tombe enceinte et à 17, accouche de son premier enfant, Cristián.

La petite famille s’installe. «On louait une maison à Punta Arenas. Luis, travaillait dans le centre. A l’époque, il était opérateur radio pour la marine

Puis la vraie vie de marin démarre. Luis est embarqué pour six mois sur un bâtiment naval. Direction Puerto Williams, au sud de la Terre de Feu. «Il était trois semaines en mer puis une semaine à terre avec nous», raconte Aïda.

Plus tard, Luis est muté à Puerto Harris. La famille part donc s’installer sur l’île Dawson. Une île perdue au milieu des fjords de Patagonie. Une île où, aux premières heures de la dictature (1973-1989), des prisonniers politiques ont été emprisonnés et torturés.

3. Aïda Guzman

«Là-bas, c’était la paix à l’état pur. Rien à faire, juste s’occuper des enfants», décrit Aïda.  Sur l’île, il n’y a que la base navale et un petit village pour les marins et leurs familles. «Il n’y avait qu’un seul commerce qui ouvrait surtout le vendredi, le jour où les légumes arrivaient par bateau.»

Des bingos, des activités sportives, des ateliers de crochet sont aussi organisés pour distraire la population qui vit là, si loin de tout.

Aïda y participe «un peu» mais elle préfère découvrir la nature environnante. «J’attrapais mon sac à dos, un thermos, et partais marcher avec les enfants. La nature est tellement magnifique là-bas. Les arbres… On a même vu des perroquets sur l’île!»

Si on le lui demandait, Aïda retournerait vivre à Puerto Harris. «Loin de l’agitation de la ville, des courses…»

Pour suivre son mari marin, Aïda ira aussi vivre à Santiago. «Pour être plus près de lui, lorsqu’il était en formation à Valparaiso ou en exercice dans le Nord.»

Mais pour se souvenir des dates et remonter la chronologie, Aïda s’emmêle. Elle appelle son mari. Chevalière dorée amarrée au petit doigt, Luis entre dans la cuisine et s’assied à côté de sa femme. Face à moi. Il est rond dans sa chemise foncée et reprend date après date, événement après événement. Il me parle même de lui, «marin à 14 ans, 28 ans de service!». Et reste sur la chaise.

Je regarde Aïda, Aïda me regarde. Je reprends le cours de mes questions. Luis reste. Sa femme répond plus ou moins. Je ne sais pas comment dire à Luis de partir. Finalement, il se lève en blaguant: «Faut dire que je suis beau et génial, hein!» Aïda rigole et l’encourage à sortir: «Allez, on parle de trucs de femme là!»

Je le sens un peu inquiet. Mais Aïda sait ce qu’elle raconte ou ne raconte pas.

4. Aïda Guzman

«Quand on est femme de marin, on est maman et papa à la fois. Pas le choix.»

«Quand je l’ai connu, il était fin comme un acteur. Son uniforme m’a plu aussi. Maintenant, on dirait une boule qui marche!», lance-t-elle. Elle rigole. Lui aussi. Il vient de passer la porte qui donne dehors.

Difficile d’être épouse de marin? «On est seule, c’est sûr. L’autre nous manque. Mais finalement, on s’habitue et les enfants remplissent le vide», analyse Aïda.

«Quand on est femme de marin, on est maman et papa à la fois. Pas le choix. Changer une ampoule, réparer une prise électrique, il faut tout faire. Des choses de femme et des choses d’homme!»

Et elle ajoute : «Mais la distance fait que l’on reste plus suspendus l’un à l’autre. On s’appelle souvent pour se dire des petits mots. Luis nous envoyait toujours des colis ou prenait de nos nouvelles via un ami marin en permission.»

Finalement, Luis le marin revient à terre. Et s’installe durablement à la base navale de Punta Arenas.

Aïda, qui « doit [se] réhabituer à être en couple», continue de s’occuper de ses enfants. Denise naît quelques années après Cristián, et Constanza beaucoup plus tard.

«Mes enfants sont d’excellents enfants. Ils sont très présents. Encore aujourd’hui où les deux grands ont plus de 30 ans, ils viennent me voir presque tous les jours

Au bout du compte, Aïda n’a jamais travaillé. «Comme toute femme, j’aurais bien aimé être indépendante oui. Mais la maison te donne beaucoup de travail

5. Aïda Guzman

Un Chili non machiste.

Avec Luis, Aïda «partage les tâches domestiques». Du moins, son mari s’est toujours chargé de «sortir avec les enfants.»

Pour Aïda, la femme chilienne est plus indépendante aujourd’hui. «Avant, l’homme, c’était L’Homme. Et la femme était là-bas, dans le coin…. Maintenant, nous sommes égaux. Les femmes n’ont plus peur de donner leur avis. Elles prennent des risques, tentent, luttent. Beaucoup plus.»

D’ailleurs, «s’il faut donner son avis, moi je le fais», assure déterminée Aïda, qui constate la grande différence qui existe entre sa mère et sa fille en la matière. «Pour Constanza, ma fille, rien n’est impossible.»

La société chilienne n’est pas machiste alors? «Non, répond Aïda sûre d’elle. La preuve: notre président est une femme!»

J’ai des doutes. Cela doit  se voir. Aïda poursuit pour me convaincre: «Vraiment, vu ce que les parents racontent, avant, c’était coton…»

Pour cette mère et épouse de marin blagueur, être une femme, c’est être «plus féminine, plus délicate». «Un homme est brusque quand une femme est plus douce», estime-t-elle.

«Et puis Dieu nous a fait mère. Par exemple, moi, je suis toujours prête à aider mes enfants, à leur offrir un petit quelque chose. L’homme, lui, dit «oh, ça sert à rien!» ou il dit aux enfants: «si toi tu peux, tant mieux, car moi je ne peux pas t’aider, alors débrouille-toi tout seul

«Les hommes sont comme ça, hein, m’assure-t-elle. Ils pensent qu’en élevant la voix ils décident. Mais pas du tout, moi aussi je peux décider. Et obtenir les mêmes choses, sans crier

Cigarette, maté et franchise affichée.

Aïda Guzman est une femme directe. Sa voix rocailleuse à cause de la cigarette – «deux ou trois l’après-midi ou quand je suis avec des amies» – ne reste que rarement coincée au fond de sa gorge.

«J’ai une forte personnalité. Et je me bats pour mes enfants», se définit-elle sans hésitation. «Je crois que je suis une bonne mère aussi.»

«Oui, il en faut beaucoup pour me faire baisser les bras, à moi!», rigole-t-elle.

Dans la cuisine, le soleil de midi réchauffe la nappe rayée de rouge et de blanc. Aïda est à l’aise. Elle se frotte les yeux de temps à autre. Ses paupières sont gonflées et paumadées.

«J’ai une allergie terrible, faudra pas me prendre en photo hein!» Je ris.

7. Aïda Guzman

Pour Aïda, la sexualité est «le pain quotidien». «On vient de là et, à partir du moment où on se marie, cela fait partie de la vie de tous les jours.»

Elle complète : «c’est quelque chose de très important quand on est jeune. Après, avec l’âge, la santé devient plus importante.»

Aïda ne parle pas de sexualité avec ses enfants. «Je n’ai pas besoin. Ils ont des conférences au collège sur le sujet. Ils sont trop pudiques pour en parler avec leur mère. Ils ne m’écouteraient pas…»

Est-elle gênée? Elle assure que non. «L’autre jour, j’ai blagué avec ma fille de 17 ans. Je lui ai dit: «Toi, je vais t’amener chez le docteur avec ton petit-copain et il va te prescrire la pilule fissa!» Et Constanza m’a répondu: «Oh, t’es lourde maman…»

Elle rit.

«C’est mieux comme ça, sur le ton de la blague, ça passe mieux. Personne n’est gêné.»

6. Aïda Guzman

Le début d’après-midi est presque arrivé. Lili va m’attendre pour déjeuner. Et Aïda et Luis doivent avoir faim. Je pose encore une ou deux questions.

De quoi rêve Aïda? «Que ma fille Constanza finisse bien l’Université et que Dieu me donne la santé pour le voir.

- Pas de rêve qui vous concerne?

-Non. Si je peux voir ma fille terminer ses études, je serai tranquille

Dehors, le vent de la Patagonie s’est levé. Il fait froid lorsque l’on sort faire les photos dans le jardin. La maison d’Aïda ne tient pas dans mon objectif. Il faudrait un panoramique pour attraper le quincho[1] si long qui jouxte la demeure!

A l’intérieur, Aïda pose avec joie. Elle se change avant – «quand même!» – et enfile un jean et un gilet rose.

Je m’étonne de cette maison incroyable. Difficile à obtenir avec un salaire de marin, Aïda en convient. «Luis a toujours fait d’autres petits commerces à côté de son travail. Depuis qu’il est retraité de la marine, il revend des voitures, des vêtements, achetés moins chers dans la Zone franche. Avant, il vendait aussi des bijoux, des diamants, tout ça…»

Derrière la maison, trois monospaces asiatiques s’alignent sur la pelouse. Enormes, comme la maison d’Aïda. Luis me ramène dans un gros 4×4 blanc. Il ne s’étend pas sur les marges qu’il arrive à se faire mais m’interroge sur l’Europe.

Aux alentours, on dit que les Guzman ont gagné au Kino[2]… Qui sait!


[1] Grande salle avec une cheminée où l’on grille la viande lors de soirées entre amis ou avec la famille. Typique dans le sud du Chili.

[2] Le Kino = le Loto.

18/12/2009

Une Réponse pour “Aïda Guzman, femme de marin”

  1. Redigé par fortuna zaklady:

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