Viviana Valenzuela, orfèvre voyageuse

A 35 ans, Viviana a connu le Nord, le Sud et beaucoup d’endroits du Chili.

Depuis qu’elle en a 18 ans, elle voyage et vit grâce aux bijoux en argent qu’elle fabrique.

Une vie différente, modeste mais libre, loin des cadres et des obligations.

Une vie au fil des envies et des enfants.

Rencontre en Patagonie, dans une des rues venteuse de Puerto Natales.

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Viviana a les yeux noirs. Profonds, forts. Ses cheveux noirs et épais, accrochés en mie-queue de cheval, forment deux arrondis sur son front qui brille un peu. Sa peau claire, tachetée de beige par le soleil, transpire ce midi. Dans son anorak noir fourré et son pantalon de trekking gris, Viviana, 35 ans, court entre les banques de Puerto Natales. Elle pousse son vélo pour que je puisse la suivre et se joue des gouttes de pluie qui s’échappent du ciel.

Il fait gris ce midi sur Puerto Natales et Viviana est un peu stressée. Concentrée. Avec son amie et collègue orfèvre Paula, la jeune femme vient de passer deux jours à Punta Arenas pour vendre les bijoux qu’elle fabrique en argent. Elle doit faire le tour des banques, encaisser les chèques «avant que les gens n’aient plus l’argent sur leur compte» et acheter le métal pour les prochaines pièces.

«- Je peux t’accompagner, lui dis-je.

- Ah oui, bonne idée… Comme ça, après on ira manger ensemble à la maison.» Va pour moi.

Je teste donc tous les sièges d’attente des banques de Puerto Natales. Banco de Chile, Banco Estado, Santander… Viviana n’a pas vraiment l’air dans son élément. Mais «il faut le faire».

Je l’aide à compter ses chèques. Ils sont éparpillés entre son agenda, sa trousse à bazar et le fond de son sac à dos usé qui bringuebale sur ses épaules avec les secousses du vélo sur le trottoir.

Enfin, on a fini. Et Viviana veut passer au supermarché pour «attraper quelques trucs pour l’almuerzo[1]». Pas de soucis, je participe aux courses.

Dans l’antre de la consommation, Viviana n’a pas plus l’air d’un poisson dans l’eau. Elle fait «au plus vite» et réunit tous les fruits et légumes qu’elle achète dans un seul sac en plastique. «Pour éviter d’en utiliser trop. Ca pollue la planète.» Et le garçon des fruits et légumes de coller toutes les étiquettes autour du sac plastique obèse.

Poires, pommes, tomates, brocolis, carottes. L’almuerzo s’annonce végétal !

«Un peu hippie, oui»

Viviana Valenzuela est née à côté de Concepción (à 500 km au sud de Santiago), à Chiguayante. Avec ses deux sœurs et son frère, l’enfant joueuse s’amuse «surtout dehors, dans les champs, au bord des rivières».

«A l’époque, tout était plus sain. On jouait dehors sans danger. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Tout est devenu ville, délinquance», souligne Viviana.

Son père est commerçant. Il vend «des épices, des lampes, des plantes naturelles». Et sa mère nettoie les fruits de mer dans une entreprise de pêche ou travaille comme employée domestique. «Une famille humble», décrit Viviana, comme on dit souvent en Amérique Latine pour ne pas dire pauvre parce que d’autres sont plus pauvres encore.

«Mes parents étaient très bons, très compréhensifs avec nous.» Pas stricts pour un sous. «Un peu comme moi aujourd’hui avec mes enfants.»


Dans son atelier où nous sommes installées pour discuter, l’établi grouille de pièces d’argent, d’outils et de débris de pierre ou de soudure. Amapolla, la plus jeune fille de Viviana, s’invite dans la conversation. Elle tripote le micro. Fait des caprices et se met à crier quand sa mère lui dit de sortir. Viviana est patiente mais ne réussit pas à faire passer la tempête. Elle promet un bonbon, couvre de bisous et tend la voix. Rien à faire. Amapolla veut rester.

Viviana poursuit, sa fille sur les genoux.

«Je n’ai jamais aimé l’école», avoue-t-elle. Jusqu’à 14 ans, Viviana étudie au collège de sa ville puis elle va au lycée à Concepción.

«Je haïssais le collège… Tant d’heures passées en cours! C’était vraiment trop strict pour moi

L’adolescente veut «voir autre chose, voyager, connaître des gens qui voyagent…»

«C’est sans doute ça qui m’a poussé à devenir artisane», analyse-t-elle tandis qu’Amapolla se frotte les yeux en nous écoutant.

A 16 ans, Viviana se fait une amie artisane. Celle-ci lui apprend à travailler les fils de métal blanc et le cuivre pour fabriquer «des choses pas chères».

«Ca m’a plu, explique Viviana. Le travail manuel mais aussi la liberté qui va avec cette activité. Quand on est artisan, on n’a ni chef ni horaires

Elle poursuit : «J’aime aussi le mode de vie des artisans… Un peu hippie, oui

Daniel, le voyage et les enfants.

A 18 ans, Viviana rencontre Daniel, artisan orfèvre et voyageur, de 9 ans son aîné. Elle adopte définitivement ce mode de vie «un peu hippie» des artisans latino-américains qui parcourent les routes et vendent leur artisanat pour voyager.

«Avec Daniel, nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire d’amis artisans. Et puis, nous sommes restés ensemble. Ca a été rapide finalement

Quelques mois plus tard, Viviana tombe enceinte. Et le voyage démarre.

«Nous sommes partis à La Serena. Et c’est là qu’est né mon fils Daniel.»

Après un retour à Concepción, le couple repart finalement en direction du Nord. Objectif: rejoindre San Pedro de Atacama pour s’y installer, avec leur fils Daniel, 6 mois à peine.

Les escales sont nombreuses, le voyage élaboré au fil des jours. «On passait de quelques jours à quelques semaines à chaque endroit, on dormait chez des amis et vendait nos bijoux en argent pour vivre.» La Serena, Coquimbo, Ovalle, Copiapó, Calama… et enfin San Pedro, après de nombreux mois de route.

«A l’époque, le tourisme n’était pas aussi développé à San Pedro. C’était juste ce qu’il fallait pour vendre des bijoux et vivre tranquillement avec les enfants», souligne Viviana.

Daniel connaît déjà San Pedro. Il voyage depuis l’âge de 15 ans et a appris l’orfèvrerie avec ses compagnons de route. «Il est bien patiperro[3], oui!» rit Viviana.

A leur arrivée, la saison touristique est encore loin. Daniel se consacre donc à la fabrication de bijoux en argent. Et Viviana travaille comme serveuse et aide cuisinière dans les restaurants du village. En plein désert.

«J’apportais mon salaire de serveuse et Daniel s’occupait de la maison et de notre fils.»

Au total, Viviana et Daniel restent dix ans à San Pedro de Atacama. Leur artisanat se fait connaître et Viviana délaisse les salles de restaurant.

«Et puis, Llacolén est née», raconte Viviana. La petite fille voit le jour «à la maison, pas à l’hôpital

«C’était un choix personnel, souligne Viviana. Je voulais que ce moment soit intime, alors j’ai accouchée chez moi, aidée par des amis qui avaient déjà vécu cette expérience

Ce n’est pas vraiment légal mais qu’importe, Viviana ne vit pas en fonction des règles ni principes de la société. Elle fuit plutôt les institutions.

«A San Pedro, Daniel mon fils est allé un peu à l’école puis plus. Le collège était vraiment mauvais, les profs nuls

«Daniel chico»[4] apprend donc à la maison, avec sa mère et son père, et passe des examens de validation de temps à autre.

Aux autorités, le couple de parents expliquent qu’ils voyagent souvent. Impossible donc d’inscrire leurs enfants à l’école.

«Mais ca n’a pas toujours été facile, commente Viviana. Un jour, une assistante sociale est venue chez moi avec la police. Et pas pour être sympas: ils m’ont dit que je ne savais pas ce qui était bon pour mes enfants! Je n’allais quand même pas mettre mes enfants dans un collège où un élève a été violé!»




Puerto Natales, le violon et les enfants qui s’installent.

Aujourd’hui, Viviana vit à Puerto Natales. A l’autre bout du Chili. Du désert le plus sec du monde, elle est passée au froid rude de la Patagonie.

«Au bout d’un certain temps, les envies de voyager sont revenues. On était déjà venus à Natales. Alors, on s’est décidé à y retourner pour un temps

Le voyage du Nord vers le Sud dure trois mois. Leurs enfants sous le bras (Daniel a 9 ans et Llacolén 4), le couple fait escale à La Serena, Ovalle, Santiago, Concepción, Puerto Montt et sur l’île de Chiloé. En bus et même en barque, il rejoint Coyhaique très au sud. Puis passe par l’Argentine pour enfin atteindre Puerto Natales.

«Voyager avec des enfants n’est pas simple, reconnaît Viviana, mais pas impossible.»

A Puerto Natales, Viviana tombe à nouveau enceinte. Amapolla naît quelques mois plus tard. Et les enfants commencent à prendre racines.

«Mon fils Daniel veut finir le lycée ici, il joue du violon dans l’orchestre symphonique de Natales alors il n’a vraiment pas envie de partir», explique Viviana.

Elle aussi s’est habituée à vivre ici. «J’aime l’air pur de la Patagonie, la nature.» Elle a même un peu changé d’avis sur l’école: «Finalement, je crois que c’est bien que les enfants aillent à l’école, car il s’y socialisent, ils y rencontrent d’autres enfants…»

De fil en aiguille, Viviana et Daniel ont construit un foyer a Natales. Ils louent une maison et un atelier, «modestes mais où on est bien». Ont beaucoup d’amis et plein d’idées qui grouillent.

«Tiens! Voilà encore une bouteille de plastique!», lance Daniel qui entre dans la cuisine où Viviana s’affaire pour préparer l’almuerzo. Dread locks, barbe désordonnée, pull tricoté chamarré et un jean usé qui tombe, Daniel a 44 ans. Et les yeux brillants. «On veut les utiliser pour isoler», m’explique-t-il, ravi.

Daniel ne sait pas vraiment si le plastique est un isolant phonique ou thermique mais «il paraît que les bouteilles plastiques remplies de sacs plastiques isolent, alors on va essayer. Ca évitera qu’on pollue tellement!», m’explique-t-il. J’acquiesce. J’ai un doute. Quelques jours plus tard, la télé me confirmera ses propos.

«Je pourrais être un homme»

Pour Viviana, la société chilienne est «toujours machiste» mais la situation des femmes au Chili «s’est beaucoup améliorée.»

«Surtout grâce aux lois», ajoute-t-elle.

Elle développe: «Aujourd’hui, les femmes séparées reçoivent des pensions alimentaires pour leurs enfants, les salaires des hommes et des femmes doivent être égaux, les femmes ont le droit d’allaiter leur enfant au travail, elles sont mieux protégées de la violence masculine. Tout ça avant, cela n’existait pas

Viviana se dit «peu informée». Elle a quand même lu les prospectus sur les droits de la femme sur lesquels elle est tombée par hasard et connaît tous les ateliers organisés par la fondation Prodemu[5] à Puerto Natales et Punta Arenas. «Il y a des ateliers pour femmes entrepreneuses, des activités manuelles, des ateliers de cuisine, de business et d’informatique… », illustre-t-elle.


Pour répondre à la question «Qu’est-ce qu’être une femme?», Viviana est directe: «Je crois que je pourrais être un homme.»

«La femme est différente de l’homme parce qu’elle peut avoir des enfants évidemment. Elle ressent plus les choses, oui, mais certains hommes aussi. Et une femme peut faire le même travail qu’un homme.»

Elle complète: «Pour moi, nous sommes tous différents. Nous sommes tous des êtres humains et je crois plus aux différences de personnalités qu’aux différences de genre

Viviana et Daniel, son compagnon, prennent les décisions «en commun». «L’égalité est naturelle pour nous, décrit Viviana. Il cuisine et s’occupe des enfants autant que moi

Pour Viviana, le sexe est «quelque chose de normal». C’est «la base du couple, un acte pour procréer et une preuve d’amour aussi.»

Jamais, la sexualité n’a représenté «un tabou ou un sujet à éviter», assure-t-elle. «A la maison, c’est mon père qui en parlait avec nous, ma mère jamais!»

Et elle convient: «dans le reste de la société chilienne, c’était différent, c’était tabou.»

«Mais aujourd’hui, ça a changé. Les gens sont plus ouverts et il y a des cours d’éducation sexuelle au collège

Ecouter les autres, craindre mais rêver plus fort.

Viviana est une femme «sensible», «travailleuse, oui bien travailleuse». «Joyeuse et gentille aussi.»

Une femme qui écoute «beaucoup». «Mes amies me disent que je suis comme un psychologue!», rit-elle. Sa copine Veronica, qui nous accompagne pour l’almuerzo, semble d’ailleurs bien habituée à venir conter ses malheurs et angoisses.

Parmi les peurs, il de Viviana, il y en a une récurrente: «que mes enfants se fassent violer. J’ai peur de ça car je sais que cela détruirait leurs vies.» Alors, elle leur parle de tout et fait attention, sans les couver.

«Etre chez moi, avec ma famille, dans l’atelier ou à la maison, c’est ce qui me plaît », raconte-t-elle. Les choses matérielles ne sont pas importantes. L’amour est la première des choses. L’amour de la vie, l’amour de la nature, l’amour pour mes enfants…»

«J’aime cultiver la terre, planter, recycler, poursuit-elle. Pour moi la vie, c’est essayer d’être meilleur chaque jour : plus tolérant, plus juste, mieux traiter la nature et mieux éduquer mes enfants.»

Viviana aime aussi voyager, connaître des gens et découvrir d’autres cultures. «Le voyage me fait halluciner. En vrai et en reportage à la télé aussi!», s’enthousiasme-t-elle. «J’aimerais découvrir la Bolivie, l’Argentine, le Paraguay, le Brésil… J’adorerais voir les chutes d’Iguaçu[6]!» s’exclame-t-elle les yeux plein d’images.

La jeune femme est déjà allée en Bolivie, à l’époque où elle vivait à San Pedro de Atacama. «On avait besoin de se donner un temps avec Daniel et c’étaient les 30 ans de la mort de Che Guevara alors…»

«J’ai adoré.»

Viviana rêve de voyager, de vivre de ce qu’elle plante, et d’aider les autres.

«Avec Daniel, on aimerait monter des ateliers pour les gens qui se sentent un peu en dehors du système, qui n’arrivent pas à s’y adapter. Des ateliers d’orfèvrerie, de jardinage…»

«Mais tout ça, c’est ce que je pense aujourd’hui. Peut-être qu’on le fera, peut-être pas. Il est possible que je change d’envies


Toujours assise sur les genoux de sa mère, Amapolla gigote. Elle en a marre de nos bavardages. Il est déjà largement l’heure de déjeuner. Et la soupe de légumes en morceaux nous attend, chaude sur la cuisinière à bois.

Viviana nous sert. Elle est un peu gênée de cette longue conversation. Mais a gardé intact le jardin secret qui fait sa force et son apparente tranquillité. «En fin de compte, c’était vraiment raconter toute sa vie, hein», dit-elle à sa copine Veronica. Elle respire un grand coup et avale une première cuillérée de soupe. Autour de nous, des chatons se chamaillent sur les étagères. Viviana écoute, d’habitude.

Les bijoux fabriqués par Viviana et Daniel:


[1] Déjeuner, repas de midi en espagnol.

[3] Baroudeur, homme des routes, globe- trotteur.

[4] Petit Daniel, équivalent espagnol de Daniel Junior.

[5] Fundación para la Promoción y el Desarrollo de la Mujer, Fondation pour la Promotion et le Développement des Femmes.

[6] Chutes d’eau spectaculaires au sud du Brésil, à la frontière avec l’Argentine.

05/01/2010

2 Réponses pour “Viviana Valenzuela, orfèvre voyageuse”

  1. Redigé par Mareva:

    Coucou Lucile,

    Encore une rencontre sympathique et une personne attachante!
    Je suis fière de toi et j’adore lire ton blog, tu m’offres quelques minutes d’évasion agréables à chaque article!

    Merci ma cousine

  2. Redigé par sophie:

    bonjour viviana, je m’appelle sophie et j’aimerais parcourir l’amerique du sud avec ma meilleure amie l’année prochaine, je ne sais pas encore ou nous allon etre logé ect… tout conseil sont donc bon a prendre de la part d’une femme qui connait ses environs ! alors si tu as quelque bon conseil pour nous n’esite pas a m’ecrire sur ma boite mail !
    merci
    ps: tes bijoux sont magnifiquent !
    sophie