Victoria Hölck, forteresse rieuse

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A 25 ans, Victoria Hölck, dite «Viky», est une jeune femme entière, sans pudeur.

Une étudiante fêtarde qui rit, blague et s’assume.

Parce que la vie lui a déjà donné des coups.

Et parce qu’au fond, «à part la mort, rien n’est grave».

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La fin d’après-midi est pluvieuse ce jour-là à Osorno. Les nuages n’ont pas délaissé le ciel et la pluie tombe par intermittence. Il fait froid même. Et humide, comme toujours à Osorno et dans la Région des lacs.

Viky m’a donné rendez-vous devant le Terminal de bus, là où les marchands vendent des journaux et des tonnes de friandises sucrées et salées. Sur la route, les bus surfent sur les flaques, les colectivos[1] klaxonnent et bifurquent sans crier gare. J’attends dans mon anorak bien fermé.

Victoria Hölck, alias «Viky» comme la surnomment ses amis, est une amie d’amis. Une fille «buena para la talla»[2], une fille qui «a vécu pas mal de choses» et «parlera sans crainte ni gêne». J’ai hâte de la rencontrer, et un peu froid sur le trottoir.

La voilà! Pantalon blanc, veste courte en cuir noir et sac en bandoulière. Viky a le style étudiant et de longues boucles châtains qui descendent sur ses épaules. Elle enlève ses lunettes pour me dire bonjour.

Sa joue et sa bise sont fermes et son sourire sympa. On file s’abriter à l’intérieur de sa fac. Au premier étage, à côté de l’escalier, le long de grandes fenêtres qui arrosent des bancs d’une grosse lumière blanche, elle s’installe.

«- Il y a du monde ici. Tu ne veux pas aller ailleurs?, lui demandè-je.

- Oh, peu importe. Ca m’est égal qu’ils entendent.»


Des Allemands «trop carrés».

Victoria Hölck est née il y a 25 ans à Pichi Damas, dans la campagne à côté d’Osorno. «Au milieu des rivières, des champs et des animaux!», rit-elle.

Une enfance «super belle, libre». «Je me promenais pieds nus, toute nue parfois. Je grimpais aux arbres, faisais des bêtises, inventais des jeux…», se souvient-elle. Les pieds dans la terre humide, la fillette fait la récolte, chasse les araignées et observe comment on castre les veaux.

Son père est agriculteur. Il possède près de 100 hectares et fait vivre la famille aisément. «On vivait tous les quatre avec mon père, ma mère et mon frère», raconte Viky.

La famille a aussi du personnel. «De 3 à 5 personnes, selon la saison». Et Viky et son frère jouent avec les enfants des employés.

Victoria s’appelle Hölck à cause de ses grands-parents. Elle ne sait pas trop pourquoi, mais les parents de son père et beaucoup d’autres membres de sa famille sont des Allemands venus s’installer au Chili il y a deux générations. Un phénomène fréquent dans la région d’Osorno et de Valdivia[3].

«La famille de mon père est allemande, mais moi je suis hyper chilienne!», précise-t-elle. J’ai l’air interloquée.

«Je ne m’entends pas très bien avec mon côté allemand. Mes grands-parents allemands et leurs proches ne sont pas très spontanés, pas très affectueux. Ils sont très carrés, pensent avant tout au travail et à l’argent. Moi, j’aime prendre du bon temps

Victoria ne s’entend pas mieux avec son frère Daniel, de 5 ans son aîné.

«Quand on était petits, Daniel a toujours préféré passer ses journées enfermé avec son ordinateur, à manger et regarder la télé. Aujourd’hui, il sort plus mais sa vie reste bien rangée. Il sort pour dîner ou faire une promenade. Tandis que moi je sors pour faire la fête, fumer et voir des amis

«Grand, châtain, aux yeux verts, Daniel est super allemand et moi super latine!», conclut Viky, assise sur le banc de sa fac de tourisme.

«Nous, les latinos, sommes plus affectueux. Nous aimons partager et aider ceux que nous aimons sans qu’ils le demandent. Rendre visite aux amis, faire des surprises, s’amuser, c’est très important pour nous.»

Dire du bien de quelqu’un de gauche.

A l’âge d’entrer à l’école, Victoria n’échappe pas à sa destinée de descendant d’Allemands fortunés. Elle part étudier à l’école allemande d’Osorno et doit rester à l’internat. L’institution privée est «le premier collège allemand fondé au Chili (en 1854) et un très bon établissement», reconnaît-elle.

Mais les valeurs qui y sont prônées l’exècrent. «La direction et les professeurs promouvaient des valeurs de droite. Pas question d’être affectueux. La compétition et l’argent étaient rois. On nous apprenait à faire mieux que l’autre, mais pas à le considérer.»

Elle poursuit: «Les professeurs ne s’intéressaient pas à nous. On ne pouvait pas donner d’opinions politiques et encore moins dire du bien de quelqu’un de gauche. Et en histoire, les leçons évitaient la période de la dictature et le gouvernement socialiste de Salvador Allende

Résultat: à l’adolescence, Victoria Hölck se rebelle. Et entre en conflit avec son professeur d’allemand.

«Un jour, on s’est tellement disputé que le prof m’a dit: tu sais, les portes de ce collège sont ouvertes. Si tu veux partir…»

Viky prend l’option au sérieux. Elle quitte le collège allemand.

«Je ne me sentais pas bien au milieu de tous ces fils de riches familles de droite. Mes parents ont toujours été conservateurs mais ils n’étaient pas égoïstes. Ils partageaient et aidaient les autres.»

Victoria atterrit donc dans l’autre collège renommé d’Osorno, celui tenu par les francs-maçons.

«Là, les profs jouaient avec nous au foot. Ils s’inquiétaient de nos problèmes en dehors de l’école. Chaque élève était suivi par un prof-guide. Le mien était génial!»

La jeune fille s’épanouit mais ne travaille pas plus ses leçons. «J’aimais bien l’histoire, l’espagnol et l’anglais parce que j’avais des facilités. Mais pour le reste, je ne faisais pas grand-chose…»

Victoria, adolescente.

La mort qui casse tout.

Depuis toute petite, Victoria entretient une relation particulière avec son père. «On se ressemble physiquement et dans notre manière d’être, dit la jeune femme. On aime sortir avec des amis et prendre du bon temps.»

Avec son père, Viky apprend à conduire, joue aux cartes et aux dés. Elle fait des paris et s’esclaffe en le battant à la «brisca»[4]. Mais lorsqu’elle a 14 ans, son père, son «yunta»[5], se suicide.

«Il était devenu alcoolique et avait des problèmes d’argent.»

En plein dans l’âge «de pavo»[6], Viky encaisse. «Mon frère est tombé en dépression… Avec ma mère, on dormait ensemble…»

Il n’y a pas de larmes dans ses yeux quand elle parle de son père. Mais derrière les remparts construits pour tenir le coup, pas de doute que son cœur se tord un peu.

«J’ai mes petits moments de peine, évidemment… Mais pourquoi parler de ça et faire se sentir mal les autres?»

Alcoolique, le père de Viky disparaissait régulièrement «pendant deux ou trois jours». Et revenait ivre. «Il était de ces alcooliques gentils qui font des blagues», commente Victoria.

«Mon père a toujours mené une vie de huaso[7], remplie de fêtes et de plaisirs.»

Mr. Hölck sort avec ses amis agriculteurs et propriétaires terriens. Il boit et fréquente les «maisons de filles».

«Mon père a toujours trompé ma mère avec des putes. Mais j’ai toujours vus mes parents amoureux», poursuit Viky, le sourire aux lèvres.

Mr. Hölck offre des fleurs à sa femme chaque semaine, il lui apporte le petit-déjeuner au lit et lui achète des parfums. Elle, lui fait des baisers et lui lave les cheveux tous les matins.

«Mon père disait toujours que ma mère a les plus belles jambes du monde!»

Mais la mère de Victoria souffre des tromperies et de l’alcoolisme de son mari. Les parents finissent par se séparer.

«Quand ils se sont séparés, mon père est tombé en dépression. Ajouté aux problèmes financiers, je crois qu’il n’a pas supporté.»

A 14 ans, Victoria sort beaucoup déjà. Elle passe plus de temps dehors avec ses amis qu’à la maison avec ses parents.

«Quand il est mort, j’ai senti de la peine et de la rage. Je m’en suis voulue de ne pas avoir été plus avec lui…»

Les larmes rentrées, la faim, la solitude.

Avec le décès du père de Viky, la famille sombre économiquement. «Ma mère a dû travailler mais elle ne gagnait pas grand-chose.» Loin le luxe et loin les amis fortunés.

«A partir du moment où ma mère n’a plus eu les moyens de vivre cette vie de gens riches, les «collègues» des clubs et œuvres charitables d’Osorno que fréquentaient mes parents ont arrêté de nous parler. Ca a été tragique pour ma mère.»

D’autant que la famille paternelle fait de même et n’aide pas le trio endeuillé.

«Quand j’ai fini le collège, avec ma mère, on a décidé de rejoindre mon frère qui étudiait à Viña del Mar.»

La maman ne trouve pas de travail. La nourriture manque et l’argent n’est pas là pour payer les factures de gaz et d’électricité.

Viky n’a pas réussi à s’inscrire à l’Université à temps, alors elle lit tous les livres entassés depuis son enfance. Et s’enterre seule.

«J’ai passé deux ans comme ça, sans étudier. J’étais très seule. Je me suis perdue. Avoir faim et voir ma mère au plus mal m’a beaucoup affectée.»

L’amour des autres.

Finalement, Victoria entre à l’Université, en traduction allemand-espagnol. «J’ai obtenu 90% de financement par crédit bancaire avec aval de l’Etat et j’ai commencé à travailler comme serveuse», explique la jeune femme en poussant ses cheveux bouclés derrière son épaule.

Pendant deux ans et demi, elle étudie, travaille et fait la fête. Elle fume des joints et «s’autofinance complètement». «Mais la peine restait en moi.»

Alors un soir, elle envoie un mail à son oncle et sa tante restés à Osorno, dans le sud du Chili: «Je suis super triste. Je ne vois pas comment m’en sortir et commence à comprendre mon père.»

L’oncle et la tante prennent peur. Ils répondent. «Si tu ne viens pas dans le Sud, on va te chercher.»

Nous sommes en août 2007. Viky a 23 ans. Et une pente immense à remonter.

Victoria Hölck, devant sa fac de tourisme.

A Osorno, chez son oncle et sa tante, Victoria se soigne «rien qu’à l’amour». Elle retrouve «un foyer constitué» où les enfants jouent et rigolent. Et après quelques mois de repos, se met à travailler comme serveuse dans un club de campagne où les plus aisés jouent au golf, au polo et montent à cheval.

«Peu à peu, la vie a commencé à me plaire et j’ai décidé de reprendre les études», dit-elle simplement.

Depuis mars 2009, Victoria Hölck étudie le tourisme-aventure à l’Inacap, un institut technique d’Osorno. Elle se finance en travaillant comme serveuse, baby-sitter ou vendeuse dans une chaîne de location de vidéo. Et visiblement, elle va bien.

«Je me sens très heureuse de la vie que je mène maintenant

Le sexe, les pololos et les autres.

«A Osorno, je pensais y rester 6 mois, mais j’ai rencontré Mauro et mes plans ont changé.»

Mauro (diminutif de Mauricio) est musicien, il est «beau, sait jouer de la guitare, de la basse, des percussions» et porte un béret noir sur le côté. «Comme le Che», dit Viky malicieuse.

«On s’est connu dans une fête, à six heure du mat’, et on est repartis ensemble.»

Depuis toute petite, Viky a «toujours aimé donner des bisous aux garçons». A 15 ans, c’est sa première fois et à 17, sa première histoire d’amour. Il s’appelle Boris.

«On était vraiment amoureux. Un jour, je suis tombée enceinte. Tout le monde était heureux, sa famille, lui, moi.» Mais la grossesse se complique et Victoria, 17 ans, perd le bébé.

«Le moment-même a été horrible. J’ai fumé des milliers de cigarettes. Mais la peine n’a pas été si dure à passer. Je voulais ce bébé, mais je crois que je ne me rendais pas du tout compte de quoi il s’agissait. Aujourd’hui, je me sens incapable d’avoir d’un enfant

Après Boris, vient «el Negro», métaleux aux cheveux longs et noirs. «Le typique dark dépressif, rit Victoria. On était deux antithèses. Moi qui ne portait que des couleurs et voyait toujours le bon côté des choses!»

Et puis, Mauro.

Avec lui, et chaque fois qu’elle a vécu une histoire sérieuse, Viky dit s’être «calmée». «Quand je suis avec quelqu’un vraiment, j’aime regarder des films à la maison, cuisiner, prendre soin l’un de l’autre. Je ne sors plus autant et je fais moins de bêtises!»

Sans gêne ni pudeur, Victoria raconte avoir toujours eu une vie sexuelle très active. «Des flirts fous, des sex-friends… beaucoup de partenaires différents, oui. Mais ça ne m’empêche pas d’être fidèle quand je suis en couple avec quelqu’un.»

Pour Viky, le sexe fait partie de la fête, «comme fumer ou boire des verres de trop.» «C’est un besoin du corps, comme manger.»

«Libre», elle dit aussi que le plaisir n’existe «que dans les relations où il y a de l’amour et où tu as pris le temps de connaître ton partenaire».

Et termine: «le sexe n’a rien de mauvais. Tant que tu te respectes et que tu respectes l’autre, c’est agréable.»

Je l’interroge sur la place de la sexualité dans la société chilienne. Elle répond sans hésiter.

«Les gens libres sexuellement sont aussitôt catalogués: ce sont des filles faciles

Et les autres?

«Beaucoup de femmes chiliennes n’ont pas de plaisir. Et ne le disent pas. Ou bien, elles ne savent pas dire ce qui leur plairait.» Victoria pense aux femmes «de plus de 35 ans», qui n’ont «pas eu d’éducation sexuelle au collège, ni même parlé du sujet chez elle ou avec leur partenaire

Puis elle parle des adolescents. «Alors, eux, c’est le délire. A 15 ans, ils couchent à droite et à gauche. Au collège, sur les places publiques…»

Elle me raconte une anecdote qui a fait le tour du Chili et la une des journaux à scandales. En août 2007, une adolescente de 15 ans a été filmée en train de faire une fellation à un camarade sur une place de Santiago, la capitale. La vidéo, mise en ligne par un autre camarade, a fait le tour des forums et provoqué la folie des commentateurs.

«Je crois que certains jeunes ne se respectent plus», dit simplement Victoria. Je pense à Soledad et à ce qu’elle m’avait dit dans la vallée de l’Elqui.

Des femmes qui résistent aux douleurs.

Sur la situation des femmes au Chili, Victoria estime qu’elle «dépend totalement de la femme.»

«Dans une société assez machiste comme la nôtre, les femmes ont le place qu’elles gagnent toute seule.»

Pour Victoria, les discriminations ont lieu dans la vie sociale, pas professionnelle. «Si tu es une femme, fumer, avoir plusieurs partenaires, c’est moche. Si tu es un homme, tout ça est bien vu!»

Et qu’est-ce qu’être une femme?

«Je ne sais pas. Je n’ai jamais été un homme. Peut-être, avoir la possibilité d’être maman, être plus sensible et plus endurantes face aux douleurs de la vie

Assise en tailleur sur les bancs de sa fac, des camarades curieux dans le dos, Victoria ne baisse pas la voix pour parler d’elle.

«Je suis née femme, physiquement. Mais je me définis plutôt comme une personne. J’essaye d’être quelqu’un de bien. D’aider comme je peux

«Joyeuse, positive», Viky semble n’avoir été ébranlée par aucune question. Pourtant, elle est tout sauf distanciée. Je sens une fille sincère, voit une forteresse et imagine les recoins fragiles.

Sur sa page Facebook où elle m’a invitée à choisir des photos pour illustrer son portrait, les visages de ses proches l’encadrent à chaque moment. Les amis, son père, ses cousins…

«Je me sens chanceuse d’avoir rencontré tous les gens que j’ai connu. On m’a aidé, j’ai aimé, me suis sentie aimée.»

« Je crois que je suis forte. Toutes ces expériences de la vie vécues si jeune m’ont rendu forte. Aujourd’hui, quand il m’arrive quelque chose d’important, je fais face. Je sais qu’à part la mort, rien n’est grave. Et même, quand quelqu’un meurt et disparaît pour toujours, je sais maintenant que c’est naturel. D’ailleurs, tu as deux possibilités dans ce cas, soit tu meurs de peine, soit tu décides de continuer à vivre et tu es heureux.»

Il est déjà presque 19h, le ciel gris a déchargé sa pluie. Je dois courir prendre un bus. Victoria se prête au jeu des photos. Souriante, droite, elle enlève ses lunettes, coquette.

Je lui demande quels sont ces rêves. Elle imagine: «avoir une maison avec un potager, voyager à travers le monde, en Italie, à Prague, en Amérique du Sud… Avoir un travail qui me plaise, guide de montagne ou autre chose d’ailleurs! Et puis, être mère et fonder un foyer. Un nid où on s’aime et s’entraide.»

«A Valparaiso, Osorno ou Punta Arenas, tant que je suis avec les miens, je me sens bien.»


[1] Taxis collectifs qui suivent un itinéraire fixe.

[2] Littéralement, douée pour la blague. Qui aime blaguer, rire, et faire rire.

[3] Dans le sud du Chili, les traces de cette immigration allemande sont palpables. A Valdivia par exemple, on met de la choucroute dans les hot-dogs et la bière locale s’appelle la “Kunstmann”. Il n’est pas rare non plus de croiser des gens aux cheveux bonds et aux yeux clairs. L’immigration allemande a commencé au XIXe siècle.

[4] Jeu de cartes d’origine espagnole.

[5] Yunta, se dit d’un ami ou d’un proche avec qui on partage beaucoup de choses, avec qui on passe beaucoup de temps.

[6] Littéralement, l’âge de dinde. Signifie l’âge bête (à l’adolescence).

[7] Huaso: nom donné aux paysans, agriculteurs, éleveur, du sud du Chili.

22/01/2010

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